AA/ Paris/ Thierry Brésillon
Le déploiement de Barkhane, nouvelle opération française visant à sécuriser la bande sahélo-saharienne, annoncée, notamment, par la tournée africaine de François Hollande, risque d'être entravée du fait d'obstacles politiques et sociaux dans les cinq pays concernés.
La tournée effectuée du 17 au 19 juillet par le Chef de l’Etat français, François Hollande, en Côte d'Ivoire, puis au Niger et au Tchad, a été l’occasion d’annoncer la nouvelle opération militaire française en Afrique. L’opération Barkhane, dont l’Etat major sera basé dans la capitale tchadienne Ndjamena, sera lancée le 1er août.
Ce nouveau dispositif de 3000 hommes, prendra le relais des opérations Serval déployée au Mali depuis janvier 2013, Servier installée au Tchad depuis 1986, et absorbera le bataillon Licorne présent en Côte d’Ivoire depuis 2009. Les effectifs de Barkhane seront stationnés dans cinq pays : le Tchad, le Niger, le Mali, le Burkina Faso et la Mauritanie.
Ce déploiement dans la zone sahélo-saharienne, inédit par sa dimension régionale, est une réponse à la menace des groupes armés, plus précisément au risque de voir se former un arc de crise, du sud de la Libye à l’océan atlantique, dont la forme en croissant comme une crête de dune, donne son nom à l’opération.
Le succès de l’opération Serval a éloigné le risque d’un effondrement de l’Etat malien et la sanctuarisation d’un territoire sous le contrôle de groupes liés à Al Qaida, dans le nord du pays. Mais il n’a pas éliminé le phénomène.
La prise de contrôle en 2012, du nord Mali par une alliance entre mouvements extrémistes et rébellions touarègues, était le produit d’une accumulation progressive de conflits et de crise des Etats dans toute la région.
La guerre civile algérienne des années 1990, tout d’abord, avait donné naissance au GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) fondé en 1998, retranché dans l’extrême sud et dont le rayon d’action a commencé à s’élargir au-delà des frontières algériennes, avant de s’affilier à Al Qaïda en 2007.
L’ouverture de routes de trafics à travers le Sahara, ensuite, pour la migration clandestine, mais surtout pour la drogue en provenance d’Amérique latine et destinée à l’Europe, a permis aux groupes armés de se financer en monnayant leur protection. La persistance de rébellions touarègues en conflit avec les Etats centraux, leur a offert une porte d’entrée, notamment au Mali. Enfin, l’effondrement du régime de Khaddafi en Libye en octobre 2011 a libéré dans toute la zone des arsenaux permettant d’alimenter rébellions et trafics.
Cette structure de crise est toujours aussi consistante. Jusqu’à présent, la question touarègue n’est pas réglée, comme l’illustre la reprise du contrôle de Kidal au Mali par le mouvement séparatiste MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) en mai dernier. Le 14 juillet, jour de la fête nationale française, un légionnaire français a été tué dans un attentat suicide à Gao (Est), revendiqué par le groupe armé Al Mourabitoune, dirigé par l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, ancien chef d’Al Qaida dans le Maghreb Islamique (AQMI). Les combattants chassés du Mali par l’opération Serval ont alors ouvert des camps d’entraînement au sud de la Libye où l’Etat est en déliquescence. Les routes du trafic depuis la Libye permettent au mouvement Boko Haram de s’approvisionner en armes.
La pérennisation des routes de trafics et la convergence des groupes armés, est un risque très sérieux. Elles fragiliseraient les Etats de la région, au delà des cinq impliqués dans l’opération Barkhane. Elles représentent aussi une menace pour les intérêts français, notamment au Niger, principal pourvoyeur d’uranium de la France, et pour la sécurité de l’Europe, cible potentielle d’actions terroristes.
Très concrètement, l’objectif de l’opération consistera à démanteler les groupes armés, à éliminer physiquement leurs combattants et à reprendre les armes en circulation. Pour mener cette mission à bien, l’opération Barkhane, s’appuiera sur du renseignement, de la surveillance aérienne et électronique et une capacité d’intervention rapide.
Mais la réponse militaire ne suffira pas à dissiper le phénomène des groupes armés dans la région. Celui-ci prospère à la faveur de facteurs politiques et sociaux : la faiblesse des Etats, les inégalités régionales du développement, la pauvreté de la population. Le risque serait de découpler l’impératif sécuritaire de son contexte politique et d’offrir aux régimes des pays concernés une forme de rente leur garantissant un appui politique international inconditionnel, au détriment des progrès démocratiques indispensables pour résoudre les crises politiques internes.
En reconfigurant ses capacités militaires autour de ce défi systémique de longue haleine, la France perpétue sa présence militaire en Afrique. Il est illusoire de croire que le problème pourra être résolu rapidement, comme de penser que les pays africains concernés disposeront rapidement des capacités militaires leur permettant de se passer de l’appui français. Or, cette présence française risque de fournir une motivation et un cible supplémentaire aux groupes armés en lutte contre l’influence occidentale.