AA/ Tunis/ Safwene Grira
Le soulèvement burkinabè qui a acculé le Président Blaise Compaoré à la démission, ne risque pas, en dépit de signes de "contagion" extérieure, de produire la même lancée que celle provoquée par les Tunisiens en 2011, en raison, notamment, de la particularité des revendications burkinabè.
Alors que des analyses ont considéré les bouleversements politiques au Burkina Faso comme les prémices d'un "Printemps noir", de la même manière que la Tunisie avait annoncé la genèse d'un Printemps arabe, force est de constater que les similitudes entre les deux scénarios s'arrêtent à des points purement formels.
La rue burkinabè ne s'est résolue à vouloir effectivement chasser Blaise Compaoré du pouvoir que le 30 octobre, jour où le projet de révision de la Constitution, qui ouvrait au Président la voie à d'un nouveau mandat, passait, pour adoption, devant l'Assemblée Nationale.
Or, tant Joseph Kabila de la République démocratique du Congo (RDC), que Boni Yayi du Bénin, Denis Sassou-Nguesso du Congo- Brazzaville ou même Pierre Nkurunziza du Burundi, font toujours planer des doutes quant à leurs fermes intentions de modifier la norme fondamentale pour se maintenir au pouvoir, et dans tous les cas, leurs projets d'amendements constitutionnels, sont loin d'être au stade imminent d'adoption.
Face à ce brouillard entretenu par les Chefs d'Etat suspectés de futures torsions constitutionnelles, la rue, qui ne peuvent se mobiliser que sur foi d'infraction avérée ou imminente, ne pourrait actionner les leviers suffisants pour renverser le pouvoir.
De la même façon qu'il fait obstacle à une mobilisation populaire conséquente, ce brouillard ne prêtera aux mobilisations internationales que la forme de "recommandations", les faits reprochés ne s'étant pas "encore" réalisés.
Ainsi, lors du Sommet Etats-Unis/Afrique en août dernier, le secrétaire d'Etat John Kerry ne pourra que "presser" les dirigeants de ne pas modifier les constitutions nationales à des fins personnelles ou politiques, selon ses termes, alors que les Etats-Unis ont eu souvent à critiquer, plus ou moins durement, pour des infractions effectives, d'autres régimes, notamment ceux sur lesquels devait souffler le vent du Printemps arabe.
Contrastant ainsi avec le casus belli des soulèvements arabes, fondés sur "la répression", "l'injustice" et "le népotisme" des gouvernants, aspects pour le moins continus, n'attendant qu'un déclenchement dont le prétexte a été fourni par la Tunisie, les "raisins de la colère" ouest-africaine, quoiqu'ils tissent également en toile de fond une contestation sociale, présentent globalement un aspect particulier et ponctuel et ne peuvent ainsi se concrétiser que par la réunion des mêmes données ayant présidé au soulèvement Burkinabè.
Ainsi, les élections présidentielles attendues en 2016 pour trois des pays cités (RDC, Bénin et Congo-Brazzaville), offrant jusqu'au courant de l'année 2015 aux Chefs d'Etat sortants la possibilité d'intenter des révisions constitutionnelles, présentent un élément de discontinuité incompatible avec le scénario du Printemps arabe qui a vu les germes des soulèvements égyptien, lybien, syrien et yéménite, se profiler immédiatement après la chute de Ben Ali, ou peu de temps après.
La particularité de la première flamme du Printemps arabe renvoie, ainsi, à des éléments-conditions absents du contexte subsaharien, rendant l'extrapolation, pour le moins, hasardeuse.
Il s'agissait, en effet, d'une contagion qui puisait sa source dans le sentiment d'appartenance à une même sphère civilisationnelle (en l'occurrence arabe). Or, même si les peuples du Burundi et de la RDC conservent, ne serait-ce que par leur frontière et leur implication dans les deux guerres du Congo, des liens particuliers, rien ne semble, en revanche, rapprocher le Burundi du Burkina, le Bénin de la RDC ou du Congo Brazzaville, à part l'appartenance à un même, et bien vaste, continent.
La situation politique du Burkuina Faso présente, tout de même, des points de convergence avec le scénario tunisien qui ne suffisent pas, toutefois, en raison de leur caractère purement formel, à tirer une quelconque conclusion quant à une propagation régionale.
Alors que l'incipit de la transition tunisienne s'est déroulé conformément à la constitution, la prise du pouvoir par l'armée burkinabè a été inconstitutionnel et répond, de ce fait, à la définition technique de coup d'Etat.
Ainsi, au constat du départ de l'ex-président Zine El Abdine Ben Ali, le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, dans une adresse à la Nation, a revendiqué les prérogatives constitutionnelles du Chef de l'Etat, en vertu des dispositions de l'article 56 de la Constitution de 1959, alors en vigueur.
Toutefois, au regard du caractère "définitif" de l'empêchement de Ben Ali, constaté, dès le lendemain et conformément à la Constitution dans son article 57, par le Conseil Constitutionnel, Ghannouchi se désiste au profit du Président de l'Assemblée Nationale, Foued Mbazaa, qui occupe la fonction, désormais formelle, de Chef de l'Etat, jusqu'à l'élection d'une Assemblée constituante.
Au Burkina, en revanche, l'armée a pris le pouvoir au mépris de toute disposition constitutionnelle. Si le Président du Faso, Blaise Compaoré, avait déclaré la vacance du pouvoir, en mettant en oeuvre l'article 43 de la Constitution, un intérim constitutionnel n'a pu être organisé pour des raisons "techniques".
L'article 43 prévoit, en effet, depuis une révision du 11 juin 2012, que l'intérim soit assuré par le Président du Sénat, institution qui n'a pas encore vu le jour au Burkina, en raison d'un veto de l'opposition qui y voyait une manoeuvre pour contourner l'Assemblée Nationale, où la majorité présidentielle ne bénéficiait pas d'appuis suffisants pour passer la révision constitutionnelle souhaitée, qui déverrouillait la limite de deux mandats.
Peu après l'annonce de la vacance, le Président burkinabè quitte le pays en direction du Ghana, d'où il se dirigera vers Yamoussoukro, la capitale politique ivoirienne. L'ex-Président tunisien, qui avait pris le pouvoir trois semaines après Compaoré (7 novembre 1987) a également été acculé à un exil, décrit comme doré, en Arabie Saoudite, après avoir annoncé, lui aussi, avoir "compris" son peuple.