AA/ Tunis/ Safwene Grira
Alors que l’Europe s’apprête, non sans quelque réticence, « à prendre sa part de la misère du monde », selon l'expression de l'ancien Premier ministre français, Michel Rocard, en accueillant quelque centaines de milliers de réfugiés syriens, l’Afrique, lanterne rouge du développement mondial, ouvre ses bras, cahin-caha, à la part la plus conséquente des réfugiés de la Terre, soit 13.5 millions.
Virés à coup de matraque de la Hongrie après avoir échoué sur les rivages meurtriers de quelque île grecque, des milliers de réfugiés syriens prennent leur destinée en main, leur bâton de pèlerin dans l’autre, à la quête d’une terre d’accueil.
Ils viendront renforcer les rangs de quelque 4.3 millions de "réfugiés" (lato sensu, en incluant d'autres personnes en situation précaires relevant de la compétence du HCR) recensés par l'Agence des Nations unies pour les Réfugiés (HCR) sur l'ensemble du territoire européen.
Si l'ensemble des réfugiés, au sens technique du terme, au monde s'élève à 11.7 millions (chiffres 2013), l'ensemble des personnes relevant de la compétence du HCR dépassent largement ce chiffre en ce qu'ils sont constituées de réfugiés, de déplacés, de demandeurs d'asile, de retournés ou d'apatrides.
Ils sont, ainsi, près de 2 millions en Europe occidentale, centrale, méridionale et septentrionale, près de 500.000 en Europe du Sud-est, et 1.8 millions en Europe orientale, selon les statistiques les plus récentes du HCR publiées sur son site officiel, soit au total 4.3 millions.
Des chiffres sans commune mesure avec ceux présentés sur le continent africain, avec près de 13.5 millions de réfugiés, pris dans le sens le plus large, à savoir des personnes en situation précaire relevant de la compétence du HCR.
Ce sont près de 5.4 millions en Afrique Centrale, 5.8 en Afrique de l'Est, 1.3 en Afrique de l'Ouest, et un million entre l'Afrique du Nord et l'Afrique australe, selon les données actualisées du HCR sur son site.
Une comparaison qui ne serait "pas légitime" aux yeux de certains. Tant la superficie du continent africain (près de 3 fois celle de l'Europe) que (surtout) la circonstance qu'il n'accueille, contrairement à l'Europe, que les réfugiés de ses propres guerres et misères, entacherait cette comparaison, plus que d'incohérence, de "mauvaise foi".
Il n'en demeure pas moins, sans besoin de faire incessamment appel aux théories "conspirationnistes", que l'Occident, en particulier l'Europe, assume une part de responsabilité dans les crises qui secouent l'Afrique, responsables, aujourd'hui, de ses flux migratoires contraints les plus importants, ainsi que le rappelle le professeur de sciences politiques à l'Université de Kinshasa, Philippe Biyoya Makutu.
Si les Nations unies ont ainsi indexé, il y a quelques années, des dizaines de multinationales occidentales comme "responsables" de l'instabilité dans la partie orientale de la RD Congo, l'ancien président français Jacques Chirac n'y est pas allé de main morte en déclarant qu' "une grande partie de l'argent qui est dans notre [Européens, ndlr] porte-monnaie vient de l'exploitation, depuis des siècles, de l'Afrique (...).", rappelle l'expert congolais.
"Il faut avoir un petit peu de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains ce qu'on leur a pris d'autant que c'est nécessaire si on veut éviter les pires convulsions et difficultés avec les conséquences politiques que ça comporte dans le proche avenir", disait Chirac dans une entrevue télévisée diffusée il y a quelques années.
La véracité de cette prophétie, les Européens sont en train de l'expérimenter aujourd'hui, à leurs dépens, selon Philippe Makutu, avec un flux de migrants, sans cesse grandissants, se bousculant à leurs portes et provoquant tâtonnement des décisions politiques et affolement de l'opinion publique internationale, alors que les réfugiés s'entassant par plusieurs millions au-delà de la Méditerranée auraient gagné, à mériter au moins, autant d'émoi.
"Cette émotion de deux poids de mesure est explicable et trouve son origine dans la nature des conflits à l'origine de ces flux", indique Makutu.
"Les Européens sont activement engagés, en tant qu'acteurs visibles, dans les conflits dont ils héritent aujourd'hui des réfugiés, alors qu'en Afrique, leur intervention est moins visible, quoique non moins certaine", analyse Makutu, en en concluant que les conséquences de ces "engagements actifs" seront d'autant plus décriées par les médias ou forces vives, critiques desdits engagements.
Cette équation produirait, poursuit cet expert, une dichotomie des conflits, entre ceux "stratégiques", du Moyen et Proche Orient, et ceux, présentés de tout temps, et selon des stéréotypes plurigénérationnels, comme "des conflits de pauvres, qui ne rajouteraient qu'une couche supplémentaire à la précarité ambiante", alors que les 340.000 réfugiés recensés depuis le début de l'année dans le vieux continent "bousculeront une certaine sérénité européenne" conclut Makutu, qui relève, tout de même, des déclarations de bonnes intentions de la part de certains leaders européens, non dépourvues "d'objectifs intéressées".
Dans l'attente de solutions concrètes se traduisant par la mise en place de structures adéquates, les réfugiés ne sont pas, à première vue, particulièrement mieux lotis dans le continent africain. Qu'ils fuient une guerre civile dans leurs contrées (Centrafrique), des violences post-électorales (Burundi) ou des groupes armés (RDC, Bassin du Lac Tchad), les déplacés ou retournés d'Afrique, souffrent certes de conditions très précaires, encore que leur vie ne soit pas, imminemment mise en danger.
2.500 personnes ont, en revanche, trouvé la mort, en mers européennes, en essayant de rejoindre des rives qu'elles espéraient salutaires. Cette mer, meurtrière en Europe, s'avèrera néanmoins clémente en Afrique. Au Niger, la montée des eaux de la Komadougou, affluent du Lac Tchad séparant le Nigéria de camps de réfugiés au Niger, s'est érigée comme une "barrière divine" contre les attaques de Boko Haram.