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Sanctions contre CNews : les choix de l’Arcom interrogent

- Selon une enquête de Mediapart, l’Arcom a récemment limité ses sanctions à l’encontre de CNews, malgré des manquements répétés relevés par ses services. Le régulateur conteste toute indulgence et défend une application graduée de ses pouvoirs

Ben Amed Azize Zougmore  | 18.01.2026 - Mıse À Jour : 18.01.2026
Sanctions contre CNews : les choix de l’Arcom interrogent

Istanbul

AA / Istanbul / Ben Amed Azize Zougmore

Depuis plusieurs mois, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) semble avoir infléchi sa doctrine à l’égard de CNews, chaîne d’information déjà sanctionnée à de multiples reprises pour des manquements à ses obligations.

Selon des informations révélées par le journal d'information numérique Mediapart le 16 janvier 2026, la direction du régulateur aurait, à deux reprises, ignoré les recommandations de ses propres équipes afin d’éviter de nouvelles sanctions financières à la chaîne du groupe Canal+, propriété du milliardaire et conservateur Vincent Bolloré.

Cette évolution intervient dans un contexte de fortes tensions autour du rôle de l’Arcom, régulièrement accusée de mansuétude face aux dérives éditoriales de CNews. La polémique a été ravivée à la suite de propos tenus à l’antenne par Pascal Praud, le 13 janvier, lors d’une émission consacrée aux affrontements entre forces de l’ordre et agriculteurs. Commentant les images, l’animateur avait notamment déclaré : « Les gens en face sont blancs », avant d’ajouter que les policiers devaient s’interposer « avec des gens qui partagent parfois les mêmes convictions, ou […] les origines ».

Ces déclarations ont suscité de nombreuses réactions. La France insoumise (LFI) a saisi la justice ainsi que l’Arcom, tout comme de nombreux téléspectateurs. La chaîne est, à ce jour, celle qui a fait l’objet du plus grand nombre de rappels à l’ordre et de sanctions ces dernières années, avec vingt-quatre décisions défavorables en six ans, selon les données publiques du régulateur.

- Un net ralentissement des sanctions en 2025

Pourtant, en 2025, l’Arcom n’a prononcé qu’un rappel à l’ordre et deux sanctions à l’encontre de CNews. Le rappel à l’ordre concernait le traitement jugé partisan de la condamnation en première instance de Marine Le Pen, le 31 mars. Décidé le 16 juillet, il n’a été rendu public que le 14 août, en plein creux estival.

Les deux sanctions suivantes visaient des propos discriminatoires tenus à l’antenne en janvier et mars 2025 à l’encontre de personnes musulmanes ou d’origine immigrée. Examinées lors de la dernière séance plénière de l’Arcom, le 17 décembre, elles n’ont été rendues publiques que le 30 décembre, durant la trêve des confiseurs. « On peut difficilement faire mieux pour que l’information passe inaperçue », ironise un ancien cadre de l’institution.

Surtout, ces décisions ont surpris par leur faible portée : aucune amende n’a été infligée, mais seulement deux mises en demeure pour défaut de maîtrise de l’antenne et incitation à des comportements discriminatoires. Une indulgence qui contraste avec des décisions antérieures, notamment en juillet 2024, lorsque CNews avait été condamnée à 60 000 euros d’amende après que le polémiste Vincent Roy eut affirmé à l’antenne que « l’immigration tue ».

- Des dossiers bloqués en interne

Selon Mediapart, cette clémence ne relèverait pas du hasard. Des documents internes consultés par le média indiquent que les services chargés d’instruire les signalements avaient recommandé, en raison de la récidive, la transmission des dossiers au rapporteur indépendant, étape préalable à des sanctions plus sévères. Ces dossiers seraient toutefois restés plusieurs mois bloqués à la direction générale, avant de ne jamais être transmis.

« Une situation impossible au regard des procédures internes », affirme un ancien responsable de l’Arcom. L’institution conteste cette lecture, assurant que la transmission au rapporteur indépendant n’est pas automatique, même en cas de récidive, et réfutant toute « consigne d’indulgence » à l’égard de CNews.

« Nous pouvons décider de réitérer un même niveau d’intervention si une sanction plus lourde n’apparaît pas proportionnée », explique l’Arcom, rappelant que la gradation des sanctions n’est pas une obligation légale stricte.

- Les critiques des défenseurs du pluralisme

Cette position est loin de convaincre les organisations de défense de la liberté de la presse. Reporters sans frontières (RSF), qui a saisi à plusieurs reprises l’Arcom ces dernières années, dénonce une forme de renoncement. « L’Arcom est en train de complètement faillir et a quasiment abandonné sa mission de régulation », estime Arnaud Froger, journaliste au sein de l’ONG, cité par Mediapart.

RSF rappelle que le Conseil d’État avait déjà, en 2021, enjoint le régulateur à revoir ses critères de contrôle du pluralisme, au-delà du simple décompte des temps de parole. Si l’Arcom avait, dans la foulée, mis en garde CNews, les évolutions éditoriales de la chaîne sont restées limitées.

L’ONG a annoncé le dépôt d’une nouvelle saisine le 15 janvier, visant les contournements présumés des règles de pluralisme, également documentés par les journaux Mediapart et Libération. Une enquête vidéo avait notamment mis en lumière une programmation reléguant certaines sensibilités politiques à des plages horaires à faible audience.

- Une autorité sous pression

Du côté de CNews, la responsabilité est renvoyée vers le régulateur. « Ce n’est ni à moi ni aux médias de dire si nous respectons les règles, c’est à l’Arcom de le faire », a déclaré Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+, devant l’Association des journalistes médias, le 15 janvier.

À l’Assemblée nationale, Aurélien Saintoul, député LFI et rapporteur de la commission d’enquête sur l’attribution des fréquences TNT, déplore également la frilosité du régulateur. « À partir du moment où C8 a disparu, il aurait fallu se concentrer sur CNews », estime-t-il, évoquant une autorité « trop prudente » face à une chaîne dont l’influence ne cesse de croître.

L’Arcom, de son côté, invoque l’allongement des délais liés à la complexité juridique des dossiers et aux échanges avec les éditeurs. Reste que, pour ses détracteurs, ce ralentissement alimente le sentiment d’un affaiblissement du contrôle exercé sur l’un des acteurs les plus controversés du paysage audiovisuel français.


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