AA/Paris/Fatih KARAKAYA
Ce jeudi, 12,4 millions d'élèves retrouvent les bancs de l'école. Cette année, en plus de la Covid, une nouvelle polémique continue de faire débat dans la société française. Même si la laïcité a été un sujet de discorde chez les Français, la définition même de ce qui est la laïcité est désormais au cœur du problème.
Pour bien comprendre le contexte, il faut rappeler certains fait importants en France. Indéniablement la loi de 1905 qui définit et met en place la laïcité française est la plus importante. Mais force est de constater qu’au fil des années cette laïcité a été mise à de rudes épreuves avec des évolutions forcées notamment celle de 2004 qui interdit les signes ostentatoires à l’école.
Il aura fallu donc attendre un siècle pour ajouter à la laïcité l’obligation de neutralité pour des étudiants alors que cela n’a pas dérangé dans les années précédentes.
Depuis cette évolution majeure, la laïcité a subi d’énormes pressions de la part des partisans d’une laïcité excluante qui ne laisse place à aucune diversité.
Face aux changements de la société française et afin de s’adapter aux nouvelles évolutions et apporter des réponses aux demandes de nouvelles communautés émergeantes, un Observatoire de la laïcité avait été créé le 25 mars 2007 par l’ancien Président français Jacques Chirac et son Premier ministre Dominique de Villepin.
Ainsi, cet organisme avait pour but d’assister le gouvernement dans la promotion et l’application de la laïcité dans l’esprit de la loi de 1905. Mais les premières mises sous tutelle ont commencé sous la présidence de François Hollande qui, le 8 avril 2013, avait publié un décret installant l’Observatoire à l’Elysée.
Puis avec l’arrivée de Macron au pouvoir en 2017, cet organisme qui apporté des réponses claires sur la laïcité et en s’adaptant aux nouvelles situations, a été démantelé par le gouvernement. En effet, ses détracteurs l’accusaient d’être trop laxiste avec les islamistes pour ne pas dire musulmans.
Ainsi, le Premier ministre Jean Castex avait lancé, le 15 juillet, le Comité interministériel de la laïcité autour d’une dizaine de ministres. Ce nouveau comité succéda donc à l’Observatoire de la laïcité et se réunit une fois par an. D’après ses promoteurs, il a pour mission de « coordonner l’action du gouvernement afin de s’assurer du respect et de la promotion du principe de laïcité par l’ensemble des administrations publiques ».
- La définition de la laïcité
L’hostilité fut telle que même le site de l’organisme, pourtant une mine d’or en termes d’informations sur la laïcité a été désactivé. Le gouvernement voulait effacer toute trace d’un organisme qui a veillé au bon équilibre entre croyants et l’Etat même si parfois ses prises de positions attiraient les foudres de la communauté musulmane et souvent les partisans d’une laïcité dure.
Depuis cette fermeture, son remplaçant, le comité interministériel n’a fourni aucun projet ni rapport pour démontrer son efficacité. A la place de cela, le ministère de l’Education s’est lancé dans une campagne de promotion de la laïcité avec des affiches qui seront placardées dans toutes les écoles.
Mais depuis la révélation des affiches, la polémique ne cesse d’enfler. En effet, tout d’abord ces affiches suscitent l’indignation de toute part comme les syndicats d’enseignants ou des citoyens parce qu’elles déplacent le respect de la laïcité vers les usagers plutôt que le personnel de l’Etat.
En effet, comme l’a rappelé plusieurs fois Nicolas Cadène, dans de nombreux tweets, la laïcité concerne avant tout le personnel du service public comme les enseignants. Or, dans ces affiches, à aucun moment, les fonctionnaires ne sont impliqués dans la campagne. On ne parle donc pas des professeurs, du personnel des cantines scolaires qui sont pourtant les premiers concernés.
Ensuite, comme le rappelle le syndicat Sud Education sur son compte Twitter, « ces affiches ne parlent pas de laïcité. Sous couvert de laïcité, elles parlent plutôt d’intégration, de multiculturalisme et de vivre ensemble. Cette confusion des termes a des conséquences ».
Ainsi, le gouvernement à travers cette campagne semble vouloir changer la définition de laïcité. C’est aussi l’avis de Jean-Louis Bianco, président de la Vigie de la laïcité et ancien président de l’Observatoire de la laïcité. Dans un entretien accordé, mercredi, au magazine « Elle », Bianco les jugent « hors-sujet », « dangereuses » et « confuses ».
Ainsi, pour lui « le fait de nager dans le même bain, ou de rire des mêmes histoires » n’évoque en aucun cas la laïcité.
- Et si le multiculturalisme posait problème ?
En réalité, le point commun entre les 6 affiches de la campagne, c’est la présence d’une très grande majorité d’enfants dont la couleur de la peau ou même le prénom montrent qu’ils sont issus de la diversité ou de l’immigration.
Ainsi par exemple, une des affiches explique que la laïcité permet à « Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires ». Une autre affiche prétend que c’est grâce à la laïcité « qu’Eva et Kallijah peuvent être inséparables même s’ils sont différents ». Une autre avance que la laïcité « c’est avoir la possibilité d’être dans le même bain » toujours avec des personnes avec des noms à consonances étrangères.
Et là on ne comprend pas très bien le rapport avec la laïcité. Est-ce que cela veut dire que si la laïcité n’était pas appliquée dans les écoles, ces enfants ne pouvaient pas rire des mêmes histoires ? Mais faut-il rire des mêmes histoires ? N’a-t-on pas le droit de ne pas rire dans ce cas ?
Et puis au Royaume-Uni où la laïcité n’existe pas, peut-on affirmer que seuls les enfants qui se ressemblent sont ensemble ? De même en Allemagne, les enfants de couleur ne vont-ils pas à la même piscine que les blancs ?
Finalement est-ce que la laïcité devient un instrument de suppression de la diversité ? Ou plus précisément, est-ce la diversité qui pose problème et c’est la laïcité qui remédie à cela ? En tout cas, cette campagne en ce jour de rentrée n’a pas convaincu grand monde et le gouvernement semble perdu dans sa définition de la laïcité.
A force de vouloir courir derrière les extrêmes, ces responsables politiques n’ont pas seulement détruit un observatoire mais c’est la laïcité elle-même qui est désormais en danger.
* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.