Samuel Doveri Vesterbye
04 Février 2025•Mise à jour: 04 Février 2025
AA / Istanbul
- L'auteur, Samuel Doveri Vesterbye, est le directeur du Conseil des Voisins Européens (ENC).
L'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis suscite une grande incertitude pour l'Europe. Du côté de la droite européenne, de nombreux partis saluent la position "anti-woke" de Trump, son attitude favorable aux affaires et ses politiques migratoires strictes. À gauche, la plupart des partis critiquent les menaces de tarifs douaniers du président Trump, sa crainte de la Chine et ses politiques anti-palestiniennes. Beaucoup se demandent si la nouvelle administration américaine soutiendra l'Ukraine et l'OTAN, surtout avec l'expansion des exportations de combustibles fossiles américains qui restent coûteuses, néfastes pour la santé et non durables. Toutefois, les deux côtés du spectre politique européen s'accordent sur un point : "America First/ l'Amérique d'abord " signifie que "tout le monde passe après."
La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, et Elon Musk peuvent être amis, mais cela ne changera pas le fait que les tarifs imposés par Trump à l'Europe nuiront aux entreprises et aux emplois italiens. Ces tarifs ne stopperont pas la pression migratoire en Méditerranée, qui est en grande partie une conséquence de l'accès non régulé à internet combiné aux "guerres sans fin des États-Unis". D'autres dirigeants de droite européens restent également sceptiques : "Trump mettra ses propres intérêts en premier et il y aura des inconvénients pour l'UE et la France. Nous restons mesurés dans notre enthousiasme", a déclaré Marine Le Pen, la dirigeante du groupe d'extrême droite Rassemblement National (RN) à l'Assemblée nationale française, après la victoire de Donald Trump lors de l'élection présidentielle américaine en novembre.
Trump a également promis de "mettre fin à toutes les guerres", une promesse saluée par de nombreux Européens. Mais une Amérique isolationniste ne signifie pas nécessairement un monde pacifique. Les relations personnelles de Trump avec Netanyahu favoriseront le déplacement continu des Palestiniens et la guerre par procuration. En Ukraine, de nombreuses questions restent sans réponse, mais il est certain que, pour les Européens de l'Est, du Nord, de la Baltique et du Caucase, la menace séculaire de la Russie ne disparaîtra pas comme par magie à cause des promesses exagérées de Trump. Ce que l'on peut attendre, c'est un monde "America First", où Washington se désengage et cesse de régler les factures, tout en permettant de nouvelles courses aux armements régionales, de la compétition et des conflits par procuration. Une telle instabilité profite toujours à une Amérique géographiquement isolée mais disproportionnellement dominante. En termes simples, Washington dira aux autres pays du monde, y compris l'Europe, de dépenser davantage pour leur défense, mais d'acheter toujours américain. Washington incitera ses partenaires à cesser d'exploiter les minerais en Chine et à importer le coûteux gaz de la côte Est des États-Unis. De plus, il pourrait suspendre les régulations sur l'espace numérique américain, offrant ainsi aux milliardaires de la tech une liberté totale.
Une approche similaire est attendue pour tous, bien que les niveaux de récompense varient. Trump favorisera quiconque adopte une position anti-Chine, y compris l'Inde, Israël, le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. L'Égypte et l'Arabie Saoudite joueront probablement un rôle clé à Washington en raison des politiques pro-combustibles fossiles de Trump, de ses relations d'affaires personnelles et du rôle de son gendre dans l'avancement des Accords d'Abraham. Sans trop spéculer, il est raisonnable de dire que l'Arabie Saoudite pourrait bientôt bénéficier de technologies nucléaires et de défense, ainsi que d'une coordination accrue en matière de sécurité et de renseignement.
À travers l'Eurasie, les États-Unis tenteront de déstabiliser les relations stratégiques de gaz contre défense entre Pékin et Moscou. La première étape comprend une rencontre tentative entre Trump et Poutine début 2025. Il est difficile de le prédire si de telles initiatives réussiront. Pour l'Europe, cependant, être anti-Chine est plus compliqué que pour Washington. Un pays comme la Türkiye est géographiquement positionné comme un carrefour clé pour le commerce de transit avec l'Asie, tandis que l'Allemagne et la Pologne sont profondément intégrées aux chaînes d'approvisionnement de Pékin.
Après la coûteuse guerre en Ukraine, dans laquelle l'industrie allemande a souffert des prix de l'énergie élevés, il est naturel que ni Berlin ni Varsovie ne saluent les politiques chinoises bellicistes de Trump. Il existe également des risques pour la Türkiye. La paix entre la Russie et l'Ukraine stabiliserait la région, mais augmenterait aussi les chances d'un renouveau de Moscou.
Les dynamiques du second mandat de Trump obligeront l'Europe à réajuster sa stratégie vis-à-vis des États-Unis. Un nouvel accent sur l'indépendance énergétique, y compris nucléaire, résonne de plus en plus au sein de la plupart des partis politiques et pays. Pour naviguer face à ces nouveaux défis en matière de commerce, de sécurité et de leadership mondial, l'approfondissement de l'intégration, notamment dans des domaines comme la coopération intra-militaire, s'accélère inévitablement. La récente nomination d'un commissaire européen à la défense chargé de la politique militaire et industrielle de l'Europe est un signe clair de la direction que prend l'Europe. L'Alliance du Triangle de Weimar entre l'Allemagne, la France et la Pologne souligne davantage l'importance pour l'Europe de développer des politiques de défense, industrielles et énergétiques autonomes.
Renforcer les liens entre la Türkiye, la région euro-méditerranéenne et les alliés orientaux du Caucase et d'Asie centrale sera tout aussi important pour l'Union européenne. Dans un environnement de plus en plus chaotique, avec le retrait des États-Unis, l'Europe repense sa stratégie d'élargissement et ses partenariats régionaux pour garantir une meilleure coopération en matière de sécurité, de chaînes d'approvisionnement et d'énergie.
Comme le dit le proverbe : « Si la maison de votre voisin prend feu, vous feriez bien de l'aider, à moins que vous ne vouliez que votre toit brûle aussi. »
*Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale d'Anadolu.
*Traduit de l’Anglais par Adama Bamba