AA - Paris - Bilal Muftuoglu
La Russie qui intensifie de plus en plus son intervention en Syrie au point d'être en directe confrontation avec la Turquie, les Etats-Unis et l'Union européenne (UE) cherche à établir "un nouvel ordre" au Moyen-Orient dans lequel ces trois puissances auraient une présence faible, estiment les experts.
Les pays occidentaux réagissent dorénavant plus fort aux opérations militaires russes en Syrie qui, entre autres, les civils et déclenchent des nouveaux flux migratoires vers l'Europe. Le Royaume-Uni et la France accusent même le chef d'Etat Vladimir Poutine d'entraîner la poursuite de la guerre civile en Syrie alors que pour l'Allemagne, les bombardements russes mettent la transition politique en péril.
Moscou pour sa part nie avoir pris les civils comme cibles. "La Russie ne cherche pas à atteindre des objectifs secrets en Syrie. Nous cherchons tout simplement à préserver nos intérêts nationaux", expliquait le Premier ministre Dmitri Medvedev, à la Conférence de Munich sur la sécurité.
Les experts qui commentent l'offensive russe en Syrie pour Anadolu considèrent surtout que la Russie cherche à faire reconnaître sa présence au Moyen-Orient en excluant l'Occident de cette région. Dans l'objectif d'établir un nouvel ordre, elle ne se prive de rien lors de ces frappes, ajoutent les experts, avertissant que l'Europe n'est pas en mesure contrer l'initiative russe.
- Poutine en quête des "ambitions tsaristes et impériales"
S'exprimant à Anadolu, le Directeur des politiques européennes du centre de recherche Center for European Policy Studies (CEPS) Steven Blockmans rappelle que les relations entre l'Occident et la Russie, qui ont été brisées par la crise ukrainienne, sont désormais au point de non-retour avec l'intervention de cette dernière au Moyen-Orient.
L'intervention russe en Syrie va ainsi "bien au-delà" d'une revanche des sanctions imposées contre la Russie suite à son annexion de la Crimée, explique Blockmans. "Pour la Russie, les enjeux sont plus importants en Syrie qu'en Ukraine. L'intervention est motivée par des ambitions tsaristes et impériales de Poutine", poursuit-il.
Ces ambitions "impériales" sont en partie liée au projet de Poutine de "ressusciter l'Union soviétique" à travers son propre modèle d'intégration régionale, détaille encore le chercheur.
Au travers de cette intervention, la Russie envisage par ailleurs de se faire accepter comme une puissance "indispensable" à l'échelle internationale et d'obliger l'Occident de reconnaître sa présence à la table des négociations, selon Blockmans.
- La Russie estime qu'elle n'a plus rien à perdre face à l'Occident
La Russie ne se prive plus le droit de mener des frappes aériennes "indiscriminées" en Syrie, dès lors qu'elle estime qu'"elle n'a plus rien à perdre face à l'Occident", selon Ian Lesser, conseiller principal sur la politique étrangère au German Marshall Fund (GMF).
Dans son commentaire, il rappelle que la Russie a rompu ses relations avec l'Occident après l'Ukraine mais aussi avec la Turquie après que son avion militaire a été abattu par les forces turques, pour souligner que Kremlin ne sent aucune pression de la part de l'Occident.
"Si la Russie entretenait des bonnes relations avec l'UE et la Turquie, elle réfléchirait à deux fois avant de procéder aux frappes aériennes. Or, maintenant elle se soucie peu des problèmes qu'engendrent ces frappes pour la Turquie et l'UE", précise-t-il.
D'autre part, la Russie a de très hautes attentes de son intervention en Syrie et cherche à gagner "à tout prix", ce qui explique encore son agressivité dans ses frappes aériennes, d'après le chercheur.
En effet, la Russie suit les mêmes tactiques que le président syrien Bachar al-Assad dans ses frappes aériennes qui visent les hôpitaux, les écoles et les civils, soutient Lesser. Et d'ajouter: "Il ne faut pas s'étonner que le parrain d'al-Assad s'agit de même manière qu'al-Assad lui-même".
- Un "nouvel ordre" au Moyen-Orient à la russe?
Poutine cherche à augmenter son influence non seulement en Syrie mais dans l'ensemble du Moyen-Orient, affirme Lesser, dès lors que la Russie s'apprêterait à établir un "nouvel ordre" dans lequel "ne seront à l'aise l'UE et ses partenaires transatlantiques".
"La Russie s'estime légitime d'avoir son mot à dire non seulement en Syrie mais aussi dans les régions comme l'Afrique du Nord et l'Egypte", poursuit-il.
Selon le spécialiste, il s'agit surtout d'un "retour du nationalisme russe" après des années d'"inactivité". "La Russie cherche à avoir un rôle dans la détermination du nouvel ordre au Moyen-Orient et en Afrique du Nord", insiste Lesser.
L'UE en revanche devrait surtout s'inquiéter des objectifs à long terme du Kremlin au lieu de s'attarder sur la question des réfugiés, car elle risque de faire face à des nouvelles dynamiques à ses extrémités est et sud, avertit le Conseiller principal du German Marshall Fund.
Ce nouvel ordre serait, dans la plupart des cas, contraire aux objectifs de l'Europe, estime aussi Lesser. "Si la présence et l'influence russes dans la région signifie moins d'Europe, moins d'Etats-Unis et moins de Turquie cela fera plaisir à Moscou", conclut-il.
- L'Europe "trop faible" pour répondre à l'initiative russe
Face aux tentatives russes d'instaurer un "nouvel ordre" au Moyen-Orient, l'UE n'arrive pas à trouver une réponse et risque de devenir de plus en plus passive, s'attardant sur ses propres problèmes, font remarquer les experts.
"L'Europe n'a pas de capacité à répondre à la politique russe. Poutine peut tout simplement observer comment la crise des réfugiés affaiblit davantage l'UE", souligne Judy Dempsey, chercheuse associée à Carnegie.
L'UE s'est encore une fois fragilisée suite au risque d'un nouvel flux migratoire, après les bombardements d'Alep, affirme Dempsey, ajoutant qu'elle n'a "ni les convictions ni la décence d'accueillir les réfugiés".
L'UE manque par ailleurs d'une stratégie commune à l'égard de l'intervention russe en Syrie, estime la chercheuse, qui rappelle en particulier le cas de la France, dès lors que de plus en plus d'hommes politiques français considèrent "à tort" la Russie comme un acteur important dans la lutte contre le terrorisme.