AA/ Bujumbura/ Jean Bosco Nzosaba
La civilisation burundaise fait de la vache un animal domestique quasi-sacré, cristallisant à la fois la bonté, la beauté et l'opulence, au point que la réussite dans la vie est matérialisée par un enclos rempli de vaches, même maigrichonnes.
A part l’acquisition d’une progéniture nombreuse, rien n’exprime en effet le bonheur accompli, particulièrement en milieu rural, qu’un immense troupeau de vaches pour celui qui prétend avoir une vie épanouie. Cette symbolique de la vache plonge ses racines dans l’histoire même du pays.
«Les Burundais ont toujours aspiré à posséder le plus de vaches possible, même du temps de la Monarchie [du XVIIe à 1966, ndlr], le Roi la considérait comme sacrée ; rappelez-vous qu’à l'intronisation du Roi, on le faisait asseoir sur un taureau au moment où un grand chef présentait le souverain au peuple en lui disant: voici votre roi», a confié à Anadolu l’Abbé Adrien Ntabona, Professeur d’université et chercheur sur la culture traditionnelle au Burundi.
Mais la vache compte principalement par son rôle social multidimensionnel. « Idéalement, c’est la vache qui sert de dot en cas d’alliance entre familles par le biais du mariage, c’est aussi avec les vaches qu’on achète une propriété foncière ou qu’on noue des liens d’amitiés solides avec les autres en se les donnant comme cadeaux», fait remarquer Anaclet Busorongo, notable de la colline Kirika, province de Mwaro (centre).
«A l’occasion de la dot par exemple, chacun donne une ou deux vaches, selon sa richesse et reçoit, en échange, la main d’une fille qu’on ne nomme pas comme telle car dans les discours de circonstance on demande une vache à deux pattes, qui puise l’eau et coupe le bois», poursuit l’Abbé Adrien Ntabona.
Dans l’imaginaire populaire burundais, la vache incarne aussi la bonté et beauté physique. Les yeux de génisse constituent en effet un véritable canon de beauté. «pour un amoureux, il n’y a pas de plus beau compliment à faire à telle demoiselle de son coeur que de lui dire qu'elle a des yeux de génisse en faisant directement allusion aux
grands yeux bien ouverts, noirs et humides des vaches burundaises», indique le professeur André Niyonkuru, sociologue.
Parfois, les vaches reçoivent des prénoms faisant référence à leur beauté ou leur caractère: «Yamwezi, celle qui descend de la lune» «Yamwaka, la plus belle de l’année» ou encore « Jambo, la parole ».
A la campagne, le temps se décline encore au rythme de l’occupation de la vache : pour évoquer le matin on dit «l’heure du pâturage » et la fin de la matinée se dit «l’heure du retour des veaux».
La bonté de la vache est même proverbialisée. D’où l’adage populaire en vogue « être bon et généreux comme une vache qui donne son lait sans rechigner, doux et pacifique comme elle ».
Même en plein sommeil, la vache inspire toujours respect. «Une fois dans une étable ou un enclos où se repose un troupeau de bétail, la consigne est de s'approcher des vaches sans bruit, car importuner des vaches qui dorment est le comble de la maladresse», déclare à Anadolu, Venant Nahabandi, berger et trayeur de la zone Munini, commune Mugamba (sud).
En tant que trayeur, il s’astreint particulièrement à une certaine ascèse et une notoire déférence envers la vache. «C’est indélicat de les approcher quand vous sentez la bière ou le tabac», affirme-t-il.
Pour l’historien Emile Mworoha, le respect dû à la vache s’étendait, par le passé, au trayeur. «Etre nommé trayeur à la cour du roi était un grand honneur. Mais le métier avait ses exigences. Un peu comme les prêtres dans l'Eglise Catholique d'aujourd'hui, les trayeurs du roi devaient vivre dans le célibat provenir d'une bonne famille. La chasteté était la première vertu d’un trayeur dévoué corps et âme à ses vaches», explique-t-il.
L’Abbé Adrien Ntabona, traditionaliste, explique en outre que le respect dû à la vache se décline particulièrement en poésie pastorale. «La poésie pastorale, mettant au centre la vache, est une forme d'expression littéraire extrêmement riche: on célèbre les vaches aux cornes en forme de lyre; le galop du bétail réjouit le coeur, la démarche de la vache, sa robe, tout devient source d'inspiration pour les artiste de la société traditionnelle du Burundi», fait-il remarquer.
Cet égard dû à la vache ne l'empêche pas toutefois, d'être consommée, le kilo de viande rouge tournant, dans les boucheries à Bujumbura, autour de 6500 Fbu, soit 4 dollars, alors que le prix d'une vache est estimé à 600 000 Fbu, soit 382 dollars.
Selon les statistiques du Ministère burundais de l’Agriculture et de l’Elevage, le Burundi compte environ 600 000 vaches. Mais le Burundi reste encore le plus petit producteur de lait en Afrique de l’Est (71.300 de tonnes en 2011), loin derrière le Kenya (2,5 millions de tonnes), l’Ouganda, la Tanzanie (500.000 tonnes chacun) et le Rwanda
(121.400 tonnes). Les autorités burundaise mettent en cause cette vision idyllique de la vache.
«Nous accusons un retard énorme par rapport aux pays voisions, c’est pourquoi nous devrions dépasser l’élevage de prestige et nous acheminer vers un élevage moderne plus entable», déclare Melchior Barihuta, cadre au ministère de l’Agriculture et de l’Elevage.