AA/Maroua/Anne Mireille Nzouankeu
Dans «le royaume des tanneurs», à Madjéma, village de l’Extrême-Nord du Cameroun, la morosité a gagné les visages des artisans, depuis que Boko Haram a commencé à enlever des étrangers dans la région, tuant ainsi toute activité touristique.
Situé non loin de Maroua, la capitale régionale de l’Extrême-Nord du Cameroun, le village des tanneurs, implanté sur plusieurs hectares, s’étend à perte de vue. Une odeur forte de pourriture agresse le visiteur dès son arrivée, celle des peaux de bêtes en cours de traitement.
Officiellement, les artisans ne travaillent ici que sur les peaux de vaches, de moutons et de chèvre. Mais, une fois qu’on a gagné leur confiance, l’un des responsables finit par dévoiler un secret bien gardé: des peaux d’animaux interdits de chasse transitent régulièrement par cet endroit.
Il s’agit d’animaux tels que des crocodiles, des serpents, des autruches, qui sont protégés par la loi camerounaise et donc interdits de chasse.
Dans une cachette au fond d’un magasin, on découvre une dizaine de peaux de crocodiles déjà traitées et en attente d’être livrées à un mystérieux acheteur.
Quelque part ailleurs sur le site, un vieillard est entrain de traiter une peau de crocodile encore fraiche. Trois autres peaux sont en attente.
En fait, 153 tanneurs exercent dans ce village qui existe depuis 1981. Ils sont organisés en secteurs de métiers. Certains parcourent les abattoirs pour acheter les peaux fraiches tandis que d’autres travaillent uniquement sur le site, à différents postes de traitement.
Depuis sa création, le site vit grâce au tourisme. Jusque-là, les touristes venaient pratiquement tous les jours et à toutes les périodes de l’année. On leur faisait visiter le village des tanneurs et à la fin de la visite, ils achetaient des souvenirs tels que des sandales en cuir, des porte-monnaie, des sacoches, des tapis ou encore des tableaux.
Mais, depuis que Boko Haram a commencé à enlever des étrangers dans cette région qui partage sa frontière avec le Nigeria, plus aucun touriste n’ose y mettre les pieds. Dans le même temps, les camerounais ne sont pas intéressés par ce site, ce qui fait que les activités tournent au ralenti. « Il n y a plus de marché à cause de Boko Haram. Les touristes qui sont nos principaux clients ont fui. Avant, on traitait en moyenne 1000 peaux par jour dans ce village. Aujourd’hui, on traite environ 150 peaux par jour, parfois moins de 100 peaux », explique Ousmanou Bouba, le chef du village des tanneurs, rencontré à Madjéma par Anadolu.
Ce traitement consiste à prendre une peau fraichement enlevée sur un animal, la faire passer par plusieurs étapes telles que y mettre du sel, tremper pendant 48 heures dans une fosse contenant du sel gemme et de la chaux, la gratter avec un couteau spécial pour enlever les poils, tremper à nouveau dans de l’eau contenant d’autres produits puis sécher.
Après plusieurs jours, la peau devient du cuir sec qu’on peut ensuite utiliser pour fabriquer divers objets. Après la disparition des touristes, les tanneurs se sont organisés pour vendre leur production hors du village, au centre artisanal de Maroua par exemple. Mais, « le marché ne passe pas. Presque personne n’achète la marchandise malgré la baisse des prix », ajoute Bouba.
Dans le village des tanneurs, personne n’explique exactement comment ils ont fait pour basculer dans l’illégalité. Mais toujours est-il que le traitement des peaux d’animaux interdits de chasse s’y est rapidement développée depuis la disparition des touristes. Les acheteurs spécialisés viennent d’ailleurs de loin, « de Yaoundé, de Douala, du Nigeria et même du Congo », pour acheter à l’abri des regards, du cuir de crocodile, de serpent et même d’autruche.
« Beaucoup de ces animaux viennent du parc de Waza », explique un responsable de la tannerie qui souhaite garder l’anonymat. Le parc de Waza est un site touristique lui aussi situé non loin de la frontière avec le Nigeria. Il abrite des centaines d’animaux protégés tels que des éléphants et des crocodiles.
Une peau de mouton coûte entre 1500 (2,72 usd) et 2000 FCfa (3,63 usd), tandis qu’une peau de crocodile prête à l’usage est vendue au minimum à 50 000 FCfa (91 usd). « Nous savons que nous enfreignons la loi en tuant des animaux protégés mais que faire ? Nous devons vivre. Les acheteurs viennent verser l’argent pour les peaux de crocodile avant même qu’on ait fini de les traiter», justifie le responsable de la tannerie.