AA/ Dakar/ Serigne Diaw
Au Sénégal, si pèlerinage rime avec spiritualité et recueillement pour certains, pour d’autres, il est aussi synonyme de festivités et de dépenses conséquentes. Les pèlerins qui se préparent au grand départ vers la Terre Sainte, prennent, de plus en plus, en considération de nombreuses dépenses entourant, en amont et en aval, l'accomplissement du cinquième pilier de l'islam.
Cette nouvelle tendance n'est pas pour plaire à des savants religieux qui rappellent que l'esprit du pèlerinage, tout comme celui de l'islam, se base sur des valeurs qui honnissent le gaspillage et dédaignent l'ostentation.
Pour fêter le départ de son père à la Mecque, Alpha Mbaye et sa famille ont largement mis la main à la poche
« Outre les 2.500.000 francs Cfa (5000 dollars) que nous avions réservés pour le billet d'avion de mon père, chaque membre de la famille a déboursé en moyenne 50.000 francs Cfa (100 usd) pour préparer le départ », explique le jeune Dakarois.
Famille, amis et collègues de travail, tous se bousculent, désormais, à la porte des « élus » pour souhaiter « un bon voyage » et solliciter des prières. Selon Mbaye, ce « gros budget prend en charge, en dehors de l'achat d'un bœuf, les repas, la boisson, la location de bâches et chaises pour les nombreux invités venus de différents horizons pour fêter le départ ou pour accueillir les pèlerins ».
Plusieurs pèlerins rencontrés par Anadolu parmi les 10.500 Sénégalais sur le départ cette année, ne semblent aucunement gênés par de telles dépenses.
Alors qu'elle s'apprête à quitter Dakar pour son premier pèlerinage, Alimatou Ndiaye considère l'organisation de ces festivités comme étant « tout à fait normale ».
« Si vous faites venir des gens chez vous, la moindre des choses est de leur offrir à manger et à boire. Notre famille n'a fait que le nécessaire, sans aucune ostentation », déclare la dakaroise, la cinquantaine bien entamée.
« La Mecque, ce n'est pas n'importe où. Si on a de l'argent pour y aller au nom de la religion, il faut aussi prévoir des festivités au départ et au retour », ajoute-t-elle, d’un ton assuré.
Pourtant, selon l'islamologue Abdou Aziz Kébé, le comportement de certains Sénégalais en partance pour les lieux saints de l'Islam est « parfois incompréhensible » et presque « ostentatoire ».
Selon lui, dans un contexte où le voyage ne dépasse guère un mois, il n'est pas nécessaire de procéder aux festivités telles qu'elles sont faites actuellement.
Kébé s'étonne d’ailleurs de l'étalage « d'autant de richesses » pour quelqu'un qui voyage pour « quelques jours dans un lieu saint».
« Le gaspillage est interdit par l'Islam. Dans le Coran il est dit que ceux qui gaspillent leur argent sont, en réalité, des alliés de Satan », renseigne l'islamologue, interrogé par Anadolu.
Pour Kébé, l'Islam met en priorité les valeurs plus que les symboles. Or, fait-il remarquer, « les valeurs, on les intériorise et cela transparaît dans les actes. Et ce que l'on voit avec le départ ou l'accueil de certains pèlerins sénégalais nous montre que ce qui transparaît n'a rien à voir avec les valeurs qu'enseigne l'Islam ».
Pour expliquer cette forte propension des pèlerins à beaucoup dépenser, le sociologue et enseignant à l'Université de Dakar, Djiby Diakhaté, invoque un « besoin de valorisation de son moi au niveau du groupe social ».
Selon Diakhaté, de plus en plus de pèlerins se rendent à la Mecque, non pas pour des considérations religieuses, mais pour des besoins de prestige social.
« En cela, ils rejoignent ce que le psychologue américain Abraham Maslow appelle la satisfaction du besoin d'estime, c'est-à-dire que l'homme n'est pas uniquement dans une posture pour manger et boire, mais aussi dans une logique de valorisation de son moi au niveau du groupe », explique le sociologue.