AA/ Jérusalem/ Julie Couzinet
Le 23 juillet dernier, une cinquantaine d’Israéliens ont affirmé, dans une pétition publiée sur le Washington Post, leur refus de répondre présents à l’appel de la réserve militaire par les autorités israéliennes. Plus de 10 000 réservistes avaient été appelés dans le cadre de l’opération militaire « Bordure protectrice » lancée sur Gaza en juillet dernier. Entre le 8 juillet et le 25 août, date à laquelle un accord de cessez-le-feu a été signé, l’attaque a fait environ 2,133 morts et plus de 10,890 blessés, en majorité des civils.
Au-delà du refus du siège de Gaza, de l’attaque récente et de l’occupation israélienne en Cisjordanie, la pétition dénonce la militarisation de la société israélienne et la discrimination des femmes et minorités au sein du système militaire.
Les signataires de la pétition, majoritairement des femmes, n’auraient pas été rappelés à des positions de combat. Ils considèrent cependant que ne pas combattre ne signifie pas ne pas prendre part au système d’oppression des Palestiniens. L’une des signataires de la pétition, Shira, 33 ans, avocate en droits de l’homme pour une organisation locale, a effectué son service d’un an et neuf mois en 1999 – la période règlementaire de service pour les femmes est aujourd’hui de 2 ans. Elle était clerc dans le bureau du commandant en chef de la région sud, incluant Gaza.
D’après Shira, il existe une réelle répartition des postes en fonction des genres. En 2009, 9% des postes étaient fermés aux femmes et le responsable du personnel de l’armée israélienne, Benny Gantz, se disait « fermement opposé à [leur] intégration dans les unités d’assaut. » Beaucoup d’entre elles, comme Shira, sont placées dans l’administration militaire où leurs fonctions ne sont pas valorisées : « Lorsque vous êtes libérés, sur votre carte de sortie, il est écrit votre profession dans l’armée et son équivalent dans le civil. Pour un poste tel que clerc, il est écrit « sans profession (…). Pour beaucoup de gens, beaucoup de femmes que je connais et qui étaient clercs, leur travail était de répondre au téléphone et de faire le café, » explique Shira. Dans d’autres cas, certaines femmes sont selon elle employées comme professeures d’école en lieu et place des professeurs attitrés et sans rémunération à la hauteur de leur travail. Aucun homme n’a, à sa connaissance, été affecté à un tel poste.
Dans leur pétition, les signataires dénonçaient également le harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes durant leur service. « A mon époque, et je ne crois pas que ça ait réellement changé, lorsqu’il y avait une plainte, cela n’était pas porte à la police militaire ou à la police externe, » rapporte Shira, « C’est traité comme une question de comportement, non comme un crime. La personne qui traite la plainte est un officier supérieur, qui travaille avec la personne accusée. ».
L’une des dénonciations principales faite dans la pétition est également la répartition des fonctions suivant l’origine sociale des jeunes appelés pour leur service : « Il est connu que certaines personnes faisant leur service dans l’unité de renseignements, à leur sortie, vont travailler pour des entreprises de haute technologie, » fleuron de l’industrie israélienne, explique Shira. « La plupart sont ashkénazes [Juifs occidentaux] (…). [Les recruteurs militaires] cherchent des profils spécifiques, principalement le fait que les jeunes soient occidentalisés. »
Selon Shira, les positions tenues au sein de l’armée définissent pour une part la position sociale des jeunes israéliens à leur sortie : « Demander à quelqu’un « Qu’as-tu fait dans l’armée ? » est une question très commune. Les gens vous demandent. C’est une manière de vous évaluer. »
L’armée israélienne fait pour elle partie intégrante de la société israélienne : « L’idée de sacrifice fait partie de l’idéologie sioniste et de la militarisation. Les gens savent que quand leurs enfants grandissent, quand ils atteignent 18 ans, ils vont rejoindre l’armée, que certains vont peut-être mourir ou être blessés. Cela fait partie de la normalité de cette société. Les gens ne le remettent pas en question, ils ne voient pas que c’est le produit de la propagande. »
Pour elle, la critique du système militaire s’étend à la critique de la société israélienne dans son ensemble : « L’armée a une place si importante dans la société qu’on ne peut pas séparer les deux »
« Avant mon service, j’étais une sioniste libérale. Je croyais en la solution à deux Etats. Je pensais que cela était juste. Je ne réalisais pas. Je ne remettais pas 1948 [la création de l’Etat israélien] en question, » raconte Shira. « Pour moi, le changement s’est fait quand je suis partie à l’étranger. J’ai effectué un master a New York (…). Il y avait une fille palestinienne dans ma classe et elle refusait de nous parler, de parler aux Israéliens. C’était difficile, nous n’arrivions pas à comprendre pourquoi elle semblait en faire une affaire personnelle. Cela m’a amené à considérer ma propre responsabilité. Quand je suis revenue, j’ai commencé à m’impliquer de plus en plus ».
Questionnée sur fondement sioniste de l’Etat israélien, Shira, aujourd’hui anarchiste rejetant l’idée même de nationalisme, conclut : « Je pense que si nous devons avoir une paix réelle ici, il devra y avoir un changement fondamental. Un réel changement fondamental. »