Analyse

Tunisie : Le « Dialogue national » sera-t-il à même de résoudre la crise ? (Analyse)

- Initiative lancée par l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), la Tunisie devrait organiser au cours des prochains jours un « Dialogue national » imposé par une situation sociale explosive

1 23   | 13.01.2021
Tunisie : Le « Dialogue national » sera-t-il à même de résoudre la crise ?  (Analyse)

Tunisia

AA / Tunis / Yosra Ouannes

La Tunisie devrait organiser au cours des prochains jours un « Dialogue national » imposé par une situation sociale explosive et des protestations dans plusieurs provinces réclamant des postes d’emploi et l’amélioration des conditions de vie et dénonçant la marginalisation.

Ce « Dialogue national » est une initiative lancée par l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT, la plus ancienne et principale organisation syndicale), au début du mois de décembre écoulé, et le président de la République, Kaïs Saïed, a annoncé, récemment, son acceptation de l’initiative du Dialogue.

La Présidence a annoncé, également, que le Dialogue en question ne sera pas comme ceux organisés, antérieurement, et qu’il interviendra pour rectifier le processus de la Révolution, en œuvrant à associer les jeunes, avec comme principal objectif, celui de ne pas dialoguer avec les « corrompus ».

L’expérience des dialogues n’est pas nouvelle en Tunisie, un pays qui a été ravagé en 2013 par une crise politique et sécuritaire sans précédent, après une double opération d’assassinats politiques et des attentats terroristes qui ont fait comme victimes deux opposants de la mouvance de gauche et nationaliste, ainsi que des soldats tombés en martyrs sur les hauteurs du Mont Chaambi (ouest).

A l’issue de cette instabilité, un « Quartette » a été formé pour parrainer un « Dialogue national », dans le but de mettre un terme à la crise. Cette expérience a été couronnée par l’obtention du prestigieux Prix Nobel de la Paix.

Deux analystes politiques ont estimé, dans deux entretiens séparés accordés à l’Agence Anadolu, que les objectifs du prochain dialogue se doivent d’être clairs et qu’aucune partie ne doit être exclue, de même que le processus doit parvenir à un accord portant détermination des facteurs favorables à l’engagement d’une phase de paix sociale, et identifier des solutions pour mette fin à la situation critique que traverse le pays.


** Plan de sauvetage national

Kacem Gharbi, chercheur en philosophie politique, a déclaré à AA que « le Dialogue a deux principaux objectifs affichés par l’UGTT. Le premier consiste en l’identification de solutions à la présente crise politique et le deuxième est un accord au sujet d’un Plan de sauvetage économique et social et qu’à travers le dialogue, une sorte de consensus national puisse être trouvée concernant la situation socioéconomique ».

De son côté, Ahmed Labiadh, analyste politique et chercheur en question sociales, a indiqué que « le pays vit au rythme d’une situation tendue, en plus de l’absence d’une loi qui autorise à un parti ou deux de disposer d’une majorité parlementaire franche, leur permettant de mettre en place et d’appliquer un programme économique et social, durant leur mandat, tout en leur demandant des comptes par la suite ».

Labiadh a ajouté dans un entretien avec l’Agence Anadolu, que « le pays est en proie à des tiraillements multiples, au vu de la présence de l’Union du Travail qui veut intervenir dans le champ politique en dépit de ses prérogatives syndicales. De même que des restes du Rassemblement Constitutionnel (parti dissous), qui veut fragiliser l’action parlementaire et le chef de l’Etat et ceux qui sont derrière eux (sans les nommer) ont comme projet de modifier la Constitution et de rétablir le pouvoir autocrate dans le pays ».

Abir Moussi, présidente du PDL, avait affiché, à maintes reprises, son hostilité au soulèvement populaire qui a fait chuter en 2011 le régime du président de l’époque, Zine el Abidine Ben Ali (1987-2011).

Et Labiadh de poursuivre : « Les intervenants dans le champ politique sont devenus nombreux et chacun essaye de tirer les ficelles, alors que le pays a besoin d'amender la loi électorale, de nature assurer la présence d'une ou de deux forces au pouvoir ».

La Tunisie est gouvernée, actuellement, par un cabinet de technocrates conduit par Hichem Méchichi, et qui avait obtenu, le 2 septembre dernier, un vote favorable au parlement, par les blocs du Mouvement Ennahdha, de Qalb Tounes, de Tahya Tounes, d’al-Islah, du Bloc national et de députés indépendants.


** Les dessous des conditions de la présidence

Gharbi a estimé que « les véritables objectifs du dialogue diffèrent d'un protagoniste à un autre. La Présidence a hésité, au début, à accepter le principe du dialogue avant de l'approuver à condition de faire participer les jeunes, de rectifier le processus de la révolution et de ne pas discuter avec les corrompus selon ce qu'avait dit Saïed ».

L'analyste considérait que « chacune des deux conditions demeure mystérieuse, dans la mesure où la Présidence n'a pas précisé quels sont les jeunes concernés par la participation au dialogue national attendu, s'ils appartenaient à une tranche d'âge définie ou s’ils seront choisis de manière aléatoire. Il faut qu'il y ait des mécanismes précis pour choisir ceux qui représenteront les jeunes ».

Et Gharbi de poursuivre : « des doutes persistent quant à la possibilité que ce dialogue soit une porte d’entrée pour le président Saïed pour parrainer certaines coordinations de jeunes, qu'il s'agisse de celles qui mènent actuellement les protestations dans les provinces, ou celles qui avaient conduit la campagne électorale de Saïed en 2019 ».

« Il faut trouver une formule juridique pour faire associer les jeunes à travers les organisations de la société civile ou les unions estudiantines ou autres, et si aucune formule pareille ne sera identifiée, les conditions définies par la Présidence resteront équivoques », a-t-il dit.

« La deuxième condition exposée par la Présidence, à savoir la rectification du processus de la révolution et ne pas discuter avec les corrompus, sans pour autant les désigner, constitue une forme d'exclusion indépendamment de la partie concernée », a-t-il souligné.

Labiadh a ajouté qu’il « existe des coordinations de jeunes sur tout le territoire dont personne ne connaît les détails, en particulier celles qui ont soutenu Saïed lors de l'élection présidentielle ».

« Ce dialogue pourrait être favorable à Saïed, à travers l'élargissement de sa présence dans le champ politique et médiatique, de même que cela pourrait être un prélude aux prochains scrutins », a-t-il relevé.

« Si le dialogue se déroulera sous les auspices de la Présidence, Saïed considérera cela comme étant un acquis, qui va lui octroyer davantage d’influence pour peser sur les prochaines élections », a ajouté l’analyste.

Concernant la condition d'associer les jeunes au dialogue, Labiadh a estimé qu'il est « impératif de déterminer quels sont les jeunes concernés par la participation, qui vont les représenter au dialogue et selon quelle proportion. Il faut trouver une formule juridique et constitutionnelle pour choisir ces jeunes, tels que leur présence dans le cadre des organisations de la société civile. A défaut, le dialogue échouera ».


**Un dialogue qui n'exclut personne

Gharbi a déclaré que « le dialogue national ne doit, a priori, exclure aucun parti, y compris le Parti Destourien Libre à titre d'exemple, bien que cette formation soit hostile à la révolution ».

Il a ajouté qu’un « dialogue national est organisé entre des protagonistes qui s’opposent afin de parvenir à des solutions, à des consensus et à des désaccords ».

La démocratie, a-t-il estimé, « n'exclut aucune partie, en particulier ceux qui font partie intégrante du paysage politique et qui constituent une partie du peuple tunisien qui les a élus. Le dialogue n'exclut que ceux qui pratiquent la violence ».

« Il est impensable de parler d'un dialogue alors que nous excluons d'autres parties. Le dialogue national n'exclut que celui qui s'est auto-exclu », a-t-il indiqué.

« Chacun veut exclure ses adversaires alors que le processus d'exclusion est antinomique au dialogue national qui doit être ouvert à tous », a encore dit Gharbi.

Et l’analyste de nuancer : « dès le début, des entraves ont été dressées sur la voie du succès du dialogue, à travers l'aménagement de coalitions, et partant j’exclus la réussite du dialogue. Le dialogue ne réussira que si nous nous éloignons des processus d'exclusion ».

L'annonce de l'initiative du dialogue national a été accompagnée par une polémique sur l'exclusion de plusieurs partis, et Saïed a affirmé dans ces derniers discours son refus de dialoguer avec les corrompus, sans les nommer.

Des médias locaux ont rapporté que Saïed a insisté, dès le début, sur l’exclusion du parti de « Qalb Tounes » (Libéral), une formation qui est concernée par le qualificatif « corrompu », martelé par Saïed, en particulier, après l'arrestation du chef du parti, Nabil Karoui, pour « blanchiment d'argent et corruption ».

De même, le Secrétaire général-adjoint et porte-parole de l'UGTT, Sami Tahri, avait annoncé que « la Coalition Al-Karama sera exclue du dialogue », estimant que cette « coalition s'est auto-exclue en indiquant son refus de dialoguer en qualifiant toute initiative d'illégale ».

« Ils ne croient pas au dialogue et ils ont été et sont encore une cause de la crise aussi bien à l’intérieur de l'hémicycle que dans la société », a insisté Tahri.


**Un agenda dissimulé

Gharbi a estimé qu’un « agenda dissimulé pourrait être à l'origine de la volonté de changer l’actuel régime politique parlementaire en un régime présidentiel…les objectifs et les orientations du dialogue doivent être clairs ».

« Nonobstant les desseins inavoués et les paradoxes, la réalité économique et sociale impose à toutes les parties de faire réussir le dialogue, dans la mesure où il faut convenir d'un minimum syndical commun au niveau des choix », a-t-il ajouté.

Labiadh a, de son côté, souligné que le président Saïed n'avait pas accepté l'initiative du dialogue au début, en souhaitant créer une sorte d'alliance entre l'UGTT, le « Mouvement du Peuple », le « Courant démocrate » et le « Bloc démocratique ».

Il a ajouté que « Le Secrétaire général de l'UGTT, Noureddine Tabboubi, a, en s’apercevant de cette manœuvre, recouru au parlement, pour obtenir son appui. Cependant, la coalition soutenant le gouvernement estime que tout dialogue qui se tiendra en dehors de l’hémicycle, est une tentative de la marginaliser ».

« Il faut convenir, de manière claire, qu’il existe certains intérêts qui ne doivent pas être touchés, en l'occurrence, la production du phosphate, dont le blocage à travers les protestations réclamant des postes d'emploi, a causé au pays un grand manque à gagner. D’ailleurs, il était possible de ne pas recourir à l'endettement si la production des ressources naturelles, tels que le phosphate et le pétrole, n'avait pas été bloquée », a-t-il ajouté.

Il a conclu en indiquant que « Si nous voulons avoir un dialogue positif, nous devons nous accorder autour d'un rêve. De plus, il faut qu'il y ait deux à quatre ans de paix sociale, en évitant les sit-in et les grèves ainsi que toute majoration salariale et en déterminant les priorités que le gouvernement doit réaliser ».


*Traduit de l’Arabe par Hatem Kattou

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