AA / Ankara / Tuncay Çakmak
La guerre en Ukraine monopolise l’actualité du moment, tout naturellement. Alors que la France est entrée dans le vif de la campagne électorale pour la présidentielle qui aura lieu en avril, le débat démocratique attendu entre les différents candidats rencontre des difficultés à se mettre en place. D’abord parce que la guerre déclenchée par la Russie ne lui laisse que peu de place, mais aussi pour une raison moins naturelle, celle du refus du président de la République, Emmanuel Macron, candidat à sa propre succession, de débattre avec les autres candidats.
Le président sortant a opté pour une stratégie électorale peu habituelle dans la Vème République.
Sa décision d’attendre le dernier jour légal pour le dépôt de candidature aura été la première pierre de cet inhabituel choix. De surcroît, en annonçant sa candidature via une lettre publiée sur l’ensemble des quotidiens locaux et régionaux de France.
D’ailleurs, ce choix de s’adresser aux Français via une lettre ouverte n’aura pas manqué de faire réagir, ses détracteurs y voyant une « énième preuve de la condescendance de Macron envers le peuple ».
Le clan Macron explique ce choix d’attendre la dernière minute par l’abondance de l’actualité internationale, dominée par la guerre en Ukraine, qui monopolise l’agenda du Président Macron, ce dernier assurant en même temps la présidence tournante de l’Union européenne (UE) pour une durée de six mois.
- La guerre de la Russie en Ukraine : un chamboule-tout qui perturbe le déroulement de la campagne
L’intervention militaire russe en Ukraine, qui a débuté le 24 février dernier, après plusieurs mois de hausse progressive des tensions et des tentatives de la communauté internationale pour l’empêcher, a également d’importantes conséquences sur la vie politique des pays, notamment celle de la France engagée dans la campagne pour l’élection présidentielle dont les deux tours auront lieu les 10 et 24 avril prochain.
Forcément, dans un tel contexte de violences et de drames humains, accompagné d’importantes conséquences économiques et commerciales, liées aux sanctions occidentales imposées à la Russie, il est difficile de se focaliser, en particulier pour les médias et les candidats, sur la seule actualité franco-française.
Du point de vue du Président Macron, du simple point de vue politique, c’est « une aubaine », lui qui est « chef des armées » et « président en exercice de l’UE ». De quoi afficher une posture largement au-dessus des autres candidats.
Et Macron l’a bien compris. Il joue pleinement son rôle dans ce contexte. Il n’est pas question ici de son véritable rôle politique, mais bien de son « rôle de cinéma », puisque le Chef de l’État s’adonne, ces dernières semaines à adopter une « mise en scène » ouvertement relayée dans les médias et sur les réseaux sociaux.
- De Kennedy à Zelensky : Macron l’acteur !
Avec la crise ukrainienne, Emmanuel Macron s’est donné pour mission de convaincre son homologue russe, Vladimir Poutine, de mettre fin au plus vite à son offensive en Ukraine. Il a, pour cela, enchaîné les appels téléphoniques avec Moscou, mais aussi avec ses paires européens et occidentaux.
Tous ces efforts du Président français se font largement ressentir sur les clichés partagés par sa photographe officielle, Soazig de la Moissonnière, ces dernières semaines.
A plusieurs reprises, Emmanuel Macron a été immortalisé dans des postures riches en sens et symboles, dans ses efforts laborieux de convaincre Poutine. Ou encore dans son désarroi devant l’obstination du Président russe.
Une « mise en scène », pour certains, qui ne manque pas de rappeler les photos du Président américain John F. Kennedy, lors de la crise des missiles de Cuba soixante ans plus tôt, en 1962.
Une ressemblance que de nombreux internautes ont relevé et partagé sur les réseaux sociaux.
😱La mise en scène total comedy club de Macron est calquée sur les photos emblématiques, et probablement plus authentiques, de Kennedy face à la crise des missiles de Cuba. Macron c'est Snow dans Hunger Games la mise en spectacle permanente de tout et rien 😱 pic.twitter.com/3Y2NLOAxHh
— 🍒Les Mots de Cath🍒 (@CmpInsights) March 11, 2022
Une autre série de photos rappelle clairement celles du Président ukrainien, Volodymyr Zelensky, depuis le début de l’attaque russe.
Cette fois-ci, Macron est en sweat à capuche, pas rasé, un style qui fait penser aux habits militaires arborés par Zelensky ces dernières semaines.
Encore une fois, la toile s’en est donnée à cœur joie pour souligner la ressemblance.
Volodymyr Zelensky, un acteur comique qui se transforme en président.
— 𝘉𝘕𝘍𝘊 (@BNFC_13) March 15, 2022
Emmanuel Macron, un président qui se transforme en acteur comique. pic.twitter.com/UHPkDQSczy
Mais les internautes lambda ne sont pas les seuls à se moquer du Président français, la presse internationale n’est pas en manque.
Après JFK, Macron fait rire les anglais en voulant ressembler au président ukrainien Zelensky 🙄
— oneshout 🇫🇷 Un "gaulois réfractaire" ⓩ (@oneshout1) March 16, 2022
Il nous aura vraiment foutu la honte pendant 5 ans... #SansLui #ZemmourPresident #Presidentielle2022
➡️https://t.co/NZ55SjnWdu pic.twitter.com/ADzDjwi9Oe
La presse allemande, à l'instar de la presse européenne, se paye la tête de Macron qui se la joue comme Zelensky. "Le président français Emmanuel Macron est exceptionnellement désinvolte" s'étonne tout de même Bild. Macron est devenue la risée du monde... pic.twitter.com/8n9cfaab6p
— BrunoLP30 Ⓜ️ Fil info libre sur vk.com/brunolp30vk (@brunolp30) March 16, 2022
- Le refus de débattre avec les autres candidats
Ainsi donc, la guerre en Ukraine permet au président actuel de se placer « au-dessus de la mêlée ». Néanmoins, les conséquences politiques, économiques et sociales de cette guerre se font aussi ressentir en France. Le gouvernement tente évidemment de minimiser leur impact sur la « non-campagne » de Macron, mais ce dernier ne pourra pas y échapper éternellement. La flambée des prix de l’énergie, des carburants, et le risque de pénurie de certains produits de base, notamment alimentaires, font naître au sein de la population de réelles inquiétudes sur lesquelles un candidat à la présidence doit apporter des réponses.
Alors comment Macron, qui a déclaré ne pas vouloir débattre avec les autres candidats avant le premier tour, va-t-il trouver la parade adéquate, sans passer pour « le peureux » que ses opposants dénoncent ?
Cette position est-elle la démonstration d’une crainte du chef de l’État d’affronter son bilan ? Si oui, ne serait-ce pas un aveu d’échec ?
Est-ce alors une stratégie qui consiste à affaiblir chacun de ses véritables adversaires susceptibles d’atteindre le deuxième tour, en les épuisant et laissant face à leurs contradictions, aux faiblesses de leur programme et discours ? Tout en profitant lui de son statut de président de la république, chef des armées, et président en exercice de l’Union européenne.
En ce début de campagne, le seul débat auquel Macron a accepté de participer, aux côtés des autres candidats, est l’émission proposée par TF1 le 14 mars. Mais le format de l’émission étant ce qu’il est, les candidats n’ont à aucun moment été confrontés les uns aux autres, raison pour laquelle Macron a accepté d’y participer semble-t-il, sauf si ce format a lui-même été imposé par le locataire de l’Élysée !
Prendra-t-il part à d’autres débats face à ses adversaires, rien n’est moins sûr.
- Une campagne qui n’en est pas une : la légitimité en péril ?
Pour nombre d’analystes et commentateurs politiques, une course à la présidence sans le candidat à sa propre succession, champion de tous les sondages, avec une avance nette sur les autres, qui bénéficie d’un contexte très avantageux, est une menace sérieuse pour le débat démocratique et la vie politique en France. En voulant « enjamber » la campagne jusqu’au premier tour, Emmanuel Macron risque même de sérieusement fragiliser la légitimité du prochain président de la république, qu’il soit vainqueur ou non.
C’est ainsi que le président du Sénat français, Gérard Larcher, a commenté la situation actuelle.
"S’il n’y a pas de campagne, la question de la légitimité du gagnant se posera. [...] Le président de la République veut être réélu sans jamais avoir été réellement candidat, sans campagne, sans débat, sans confrontation d’idées. Tous les candidats débattent sauf lui. C’est un paradoxe !", s'inquiète-t-il, dans une tribune accordée au Figaro.
La position dominante de Macron dans les sondages ne doit pas le pousser à penser que la campagne du premier tour n’est qu’une « formalité », « ne serait-ce que par respect de la démocratie ».
Ce début de campagne officielle est donc marqué par le choix plus que décrié de ne pas affronter ses adversaires. Mais cette posture de Macron sera-t-elle tenable ? Pourra-t-il éviter la confrontation jusqu’au premier tour comme il le souhaite ? Est-ce que les développements relatifs à l’actualité, surtout si la crise Ukraine-Russie s’inscrit dans le temps et que ses conséquences économiques se font encore plus ressentir au sein de la population ?
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