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La voie du trône est-elle libre pour MBS ? (Analyse)

Mona Saanouni   | 13.08.2020
La voie du trône est-elle libre pour MBS ? (Analyse)

Istanbul

AA Istanbul / Ihsen Fakih

Après avoir accédé au trône de l’Arabie Saoudite, en date du 23 janvier 2015, succédant au roi Abdullah Bin Abdulaziz, le monarque Salman Bin Abdulaziz, a nommé, son fils, Mohamed, ministre de la Défense et chef du Cabinet royal, tout en cumulant la fonction de conseiller spécial auprès du Roi.

Après avoir exempt, à sa demande, le prince Moqren Bin Abdulaziz de ses fonctions de prince-héritier, le 29 avril 2015, le souverain saoudien a désigné son fils Mohamed au poste de vice-prince héritier, de deuxième vice-président du Conseil des ministres, et de président du Conseil des Affaires économiques et de Développement. Le poste de prince-héritier était occupé à cette époque par le prince Mohamed Bin Nayef.

En 2017, plus précisément au mois de juin, Mohamed Bin Salman (MBS) a été nommé prince-héritier par le roi, après avoir limogé le prince Mohamed Bin Nayef, emprisonné depuis le mois de mars dernier.

Selon le règlement intérieur et le statut du régime d’al-Baya’a (Prestation d’allégeance), Mohamed Bin Salman, âgé de 34 ans, n’apparait pas comme étant le plus apte à occuper le poste de prince-héritier, parmi les autres membres de la famille régnante, plus âgés que lui.

Ce poste le place à un seul et unique pas du trône, en cas d’abdication du roi actuel ou de son absence pour cause de décès ou d’inaptitude pour des raisons médicales, ou encore pour haute trahison.

Le régime de l’Instance d’al-Baya’a, mise en place lors du règne de Abdullah Ibn Abdulaziz (2005-2015), prévoit l’appel à prêter allégeance au roi et à choisir un prince-héritier conformément au règlement intérieur, rendu caduc et invalide par le roi Salman (84 ans), selon des observateurs des affaires saoudiennes.

Des observateurs estiment que le roi Salman a suivi une stratégie visant à restreindre le pouvoir dans la sphère de ses descendants, compte tenu des larges prérogatives accordées à son fils et de l’exclusion d’un groupe de membres de la famille royale, considérés comme étant soulevant moins de polémiques ou acceptables auprès des membres de la famille régnante, voire même, par le peuple saoudien dans une certaine mesure, à l’instar du prince Ahmed Bin Abdulaziz, embastillé également depuis le mois de mars dernier.

Le prince-héritier, Mohamed Bin Salman, a engagé un grand nombre de conseillers et mobilisé ce qui est communément appelé les « armées électroniques» sur les réseaux sociaux, à l’effet d’améliorer son image, de redorer son blason et d’accroître sa popularité à l’intérieur du royaume.

Sur un autre plan, MBS a œuvré, afin d’améliorer son image à l’étranger, à s’assurer, pécuniairement, l’allégeance de journaux et de chaînes de télévision arabes et étrangères, et à dépenser des sommes colossales pour s’attribuer les faveurs des groupes de pression aux Etats-Unis et dans plusieurs pays de l’Union européenne (UE).

Le mandant du prince-héritier, considéré comme étant le véritable maître et régent du royaume, a été empreint de plusieurs campagnes d’arrestation, qui n’ont exclu aucun des opposants à ses orientations politiques ou ceux rejetant des mesures prises à l’échelle nationale, dont de larges franges de la société saoudiennes ont estimé que ces mesures ne sont pas conformes à la nature « conservatrice » et attachées à la religion de la société, des siècles durant.

En dépit des condamnations itératives par des organisations internationales des droits de l’Homme, tels que Human Rights Watch (HRW) ou Amnesty, Bin Salman poursuit les campagnes d’arrestation des opposants à ses politiques, dont la dernière en date est celle de l’interpellation du prince Fayçal, fils du roi disparu, Abdullah Ibn Abdulaziz, en mai dernier.

Deux mois auparavant, le prince Ahmed Bin Abdulaziz, frère du roi Salman, et qui est accepté dans les milieux populaires pour lui succéder, a été arrêté, de même que le prince Mohamed Ibn Nayef, ex-prince héritier et ancien ministre de l’Intérieur, pendant de longues années, et qui bénéficie du respect et de l’estime de l’Administration américaine.

Les campagnes d’arrestation ciblent les hauts responsables et les officiers supérieurs qui avaient déjà collaboré de près avec le prince Mohamed Bin Nayef au sein du département de l’Intérieur.

Selon des observateurs, cette série d’arrestations n’a entamé en rien la popularité des individus interpellés. De nombreux éléments, qui gardent toujours leur loyauté envers Mohamed Bin Nayef, occupent encore des postes au sein d’institutions sécuritaires des plus sensibles, ce qui suscite les craintes du prince-héritier en cette phase, qui peut être qualifiée de celle du prélude à la transmission du pouvoir, parallèlement à d’autres appréhensions et hantises lors de phases ultérieures.

La traque lancée par MBS contre les opposants à l’étranger a pris de nouvelles dimensions, après qu’un haut responsable sécuritaire, Saad Jabri, ait déposé une plainte auprès de la Cour fédérale américaine, accusant le prince-héritier et d’autres hauts responsables au gouvernement saoudien , les accusant de vouloir le faire taire, de complot et de tentative d’assassinat au Canada, où il réside, par l’entremise d’une unité spéciale chargée des opérations étrangères que dirige Ben Salman personnellement.

Selon des médias occidentaux, Jabri, qui réside actuellement au Canada, fût l’un des principaux collaborateurs du prince Mohamed Bin Nayef, ancien ministre de l’Intérieur, actuellement en détention. Les mêmes sources ajoutent que le prince-héritier a déployé de grands efforts pour contraindre Jabri à retourner au bercail et a pris des mesures « répressives » à l’encontre de deux de ses enfants, emprisonnés en ce moment dans les geôles saoudiennes, en tant que moyen de pression à l’encontre du père.

L’Arabie Saoudite accuse Jabri de corruption et a lancé un mandat d’amener international via l’Interpol en 2017 pour l’extrader. Cependant, l’organisation internationale a rejeté la requête de Riyad, estimant que des motifs politiques sont à l’origine de cette mesure.

La liste des accusations contenues dans la plainte déposée auprès de l’un des tribunaux américains comporte la création par le prince-héritier d’une équipe spécialisée dans les assassinats, baptisée « l’Unité du Tigre », ainsi que l’envoi d’un groupe issu de cette Unité vers le Canada et d’un second groupe aux Etats-Unis pour recueillir des informations au sujet de Jabri, qui dispose de liens étroits avec la CIA et les services américains de lutte contre le terrorisme.

Des médias occidentaux ont rapporté que MBS a mis sur pied, en 2018, l’unité «du « Tigre », chargée pour exécuter des assassinats à l’intérieur et à l’extérieur du royaume et qui cible les opposants à ses politiques. Cette unité évolue sous sa supervision personnelle et compte environ 50 éléments issus des différents services sécuritaires et des unités militaires. Il s’agit d’éléments expérimentés et à l’allégeance garantie envers la personne de MBS.

Jabri bénéficie de liens étroits, tissés durant de longues années, avec de hauts responsables de l’Agence centrale américaine de Renseignement (CIA), et dispose en sa possession d’assez d’informations qui lui permettent de ternir la réputation de MBS.

Des observateurs estiment que les informations en possession de Jabri sont de nature à constituer une menace existentielle à l’avenir politique du prince-héritier, qui aura un besoin impérieux d’améliorer son image et sa réputation auprès des hauts responsables de l’Administration américaine, en prélude à son accès au trône du royaume.

Compte tenu de l’insatisfaction criarde au sein de la famille régnante, le prince-héritier saisit pertinemment que parmi les impératifs impérieux pour accéder au trône saoudien figure celui du soutien étranger des grandes puissances, en premier lieu, les Etats-Unis d’Amérique.

MBS sait, également, que son maintien au pouvoir, et l‘application de ses programmes et plans sont quasiment impossibles sans l’aménagement d’une atmosphère stable. Les observateurs sont quasiment unanimes à avancer que cet élément n’est pas disponible, étant donné que le prince-héritier est dépourvu de plein de qualités l’habilitant à occuper le poste de monarque, sur la base de constantes et de fondements de transmission du pouvoir au royaume et au sein de la famille régnante.

Depuis plusieurs semaines, des médias occidentaux ont rapporté que l’état de santé du roi Salman s’est détérioré, bien qu’il ait subi une opération chirurgicale réussie dans l’un des hôpitaux saoudiens.

MBS fait face à des critiques acerbes lancées par plusieurs gouvernements occidentaux, en raison de sa politique répressive et de sa responsabilité, d’une façon ou d’une autre, de l’assassinat du journaliste saoudien, en octobre 2018, à Istanbul, Jamal Khashoggi, ainsi que de la poursuite des campagnes d’arrestation des opposants, de la séquestration ou de la détention de nombre de membres de la famille régnante et de dizaines de femmes militantes au sein de la Société civile.

Le prince-héritier devait resserrer l’étau autour de personnalités de premier plan de la famille régnante qui bénéficient d’une certaine aura auprès de la population, supérieure à celle dont il bénéficie lui-même, ou encore à l’endroit de personnalités disposant d’un poids à l’échelle régionale et internationale, tel que le prince Mohamed Bin Nayef, le prince Ahmed Bin Abdulaziz ou encore d’autres princes qu’il considère comme étant des embûches sur la voie de ses ambitions pour atteindre le trône du royaume.

Généralement, les familles des détenus, dont ceux issus de la famille royale, ne disposent d’aucune information au sujet des lieux ou des conditions de détention de leurs proches, selon un rapport de Human Rights Watch.

Certains ont estimé que le prince-héritier continuera sur sa lancée en cas d’accès à la magistrature suprême, en poursuivant ses campagnes répressives et en muselant toute voix opposante, tout en achetant la loyauté d’autres, et en arrêtant de hauts responsables de l’Etat, d’officiers supérieurs, de grands prédicateurs, de réformateurs et de membres de la famille royale.

Cependant, Mohamed Bin Salman appréhende, sûrement, le rejet de sa personne par des princes influents au sein de la famille régnante, qui ont les faveurs de centaines de princes marginalisés et hostiles au prince-héritier. Il est attendu que ces princes influents mènent un mouvement de rébellion rejetant son accès au trône après le départ de son père.

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