Analyse

France / Législatives : Un mandat d'enfer pour Macron (Analyse)*

- Mélenchon ne sera pas le Premier ministre; le pire est évité pour Macron. Mais sans majorité absolue et privé de ses "dinosaures", il va être contraint à composer et à concéder, pour gouverner. Il a cela en horreur...

Fatma Bendhaou   | 21.06.2022
France / Législatives : Un mandat d'enfer pour Macron (Analyse)*

Tunisia


AA/ Tunis / Slah Grichi(**)


Qu'il est déjà loin pour le président français, le deuxième tour des législatives de 2017 où des vagues d'électeurs, séduits par la fraîcheur de ce jeune homme que François Hollande avait mis au-devant de la scène politique, avant d'annoncer sa décision de s'en retirer, offraient à son tout récent parti "La République en marche", la majorité absolue au Palais Bourbon, après l'avoir installé à l'Elysée, un mois plus tôt.


Avec ses 308 sièges, il n'avait même pas besoin des 42 du Mouvement démocratique (MoDem) de François Bayrou, son allié, pour gouverner et passer ses projets de loi, comme une lettre à la poste. Cette marge confortable lui a peut-être fait oublier que la confiance et la "sympathie" ne sont pas un blanc-seing et que pour les conserver, il faut les entretenir et prouver constamment qu'on en est digne. Emmanuel Macron a, à l'évidence, déçu son électorat et quoi qu'il en dise -et il n'a rien dit, jusque-là-, il est, pour cela, tombé de son piédestal, hier.


- Élu et...désavoué

Fort d'une réélection qu'il doit principalement à la peur suscitée, chez les modérés, par la montée de la gauche radicale et de l'extrême-Droite, à l'abstention des sympathisants, surtout du premier courant, ainsi qu'au manque de charisme de ses deux concurrents, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, le président a subi un cinglant revers, en voyant sa "République en marche" ne remporter que 160 sièges, en en perdant d'un coup, près de 150. Avec ceux du MoDem et d'Horizons d'Édouard Philippe, il en compte 245. Une majorité relative, loin des 289 de celle absolue.


L'opposition criera à un "échec cuisant" (Rachida Dati), à la chute "d'un président devenu minoritaire" (Marine Le Pen), à un "présidentialisme pulvérisé" (Alexis Corbières de La France Insoumise)... Les analystes parlent, eux, de "facture à payer pour la crise des Gilets jaunes, de la gestion approximative du coronavirus qui a révélé la vétusté du système hospitalier, de la hausse des prix, de l'engagement à outrance pour l'Europe au détriment des Français, du projet de la retraite à 65 ans...". Un désaveu, somme toute, pour des choix et des politiques, où Emmanuel Macron et ses gouvernements écoutaient peu les voix "discordantes" et ne prenaient pas garde au ressenti de la population. Ils présumaient trop de leur majorité parlementaire...


Reconnaissant implicitement que cette déconvenue est due au manque de réalisations de l'ère macroniste, la toute récente Première ministre, Élisabeth Borne, admet la nécessité "de prendre des mesures fortes pour promouvoir le pouvoir d'achat, la santé, la sécurité, l'écologie...". Tout un programme qui constitue l'essentiel des projets de la campagne des deux principaux opposants, la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (NUPES) de Mélenchon et le Rassemblement national.


- Le temps des douloureuses concessions

Et si Macron, le responsable du gouvernement, a été sanctionné par un vote qui lui a fait perdre la majorité absolue, il a été, également, humilié à travers le rejet par les électeurs de trois de ses ministres -appelés, par conséquent, à démissionner- et, surtout, des présidents sortants de l'Assemblée et de la majorité parlementaire La République en marche, Richard Ferrand et Christophe Castaner, deux dinosaures du macronisme. Un coup assommant qui s'ajoute au scandale du ministre des Écologies, Damien Abad, soupçonné de viol. C'en est beaucoup pour lui... De quoi l'empêcher d'expirer le Ouf de soulagement que la NUPES n'ait pas obtenu la majorité et que l'intrépide Mélenchon ait vu son rêve de cohabiter avec lui, s'envoler.


Mais même si Emmanuel Macron a gardé la latitude constitutionnelle de choisir son Premier ministre et son gouvernement, il ne pourra plus gouverner, comme il l'entend et il devra, ou bien chercher une alliance avec un groupe parlementaire susceptible de le faire parvenir à une majorité absolue ou essayer, à travers son alliance "Ensemble", si elle reste unie, de procéder par à coups, en incitant à chaque vote d'un projet de loi, un groupe ou un autre à s'aligner pour contrecarrer les oppositions automatiques. Une perspective dure, très dure même et qui ne se fera pas sans compromis forcés et concessions douloureuses.


Élisabeth Borne l'a laissé également entendre, hier soir, en affirmant que "la nouvelle configuration n'était pas sans risque et qu'il fallait autant la respecter que l'assumer, en favorisant une majorité d'action et en bâtissant les bons consensus et compromis pour assurer la stabilité et conduire les réformes nécessaires".


Olivia Grégoire, porte-parole du gouvernement, va plus loin, prédisant que la situation allait être fort compliquée. "Il va falloir beaucoup d'imagination, d'audace et d'ouverture à tous ceux qui veulent faire avancer les choses. Ma seule hantise, c'est que le pays soit bloqué".


Des appels du pied aux différents groupes et des déclarations qui ne sont même pas à déchiffrer. En clair, La République en marche et son "Ensemble" sont ouverts aux tractations et "oubliez le côté hautain ou condescendant de notre chef. Cela fait partie du passé", semblaient-elles dire.


Éric Dupond-Moretti, le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, lui, a atteint ce qui paraissait jusqu'à hier inimaginable, avançant qu'on "pouvait s'aligner avec le Rassemblement national, sur certains textes". Des propos qui ont soulevé une grande polémique, y compris au sein de la majorité partielle présidentielle, mais qui révèlent à quel point le deuxième mandat de Macron va être pénible, voire intenable.


- On ne sauvera pas le "macronisme"

Peut-il en être autrement avec une NUPES qui, avec ses 137 sièges et qui en espérait davantage, se présente comme le premier bloc de l'opposition parlementaire, décidé à jouer son rôle à fond ? Idem pour le Rassemblement national qui a réussi l'exploit du deuxième tour de ces législatives 2022, passant de 8 à 89 élus au Palais Bourbon et dont on sait l'hostilité au macronisme. Marine Le Pen a, de surcroît, annoncé son intention de céder la présidence de son parti pour se consacrer à la direction de son groupe parlementaire. Des séances houleuses et du tournis pour le bloc présidentiel, en perspective. En tout cas, dès à présent, ces deux groupes ont donné le ton, en exigeant la démission d'Élisabeth Borne, la présidence de la Commission des finances et une vice-présidence de l’Assemblée.


"Ensemble" n'est, par ailleurs, pas sûr de pouvoir compter sur les relatives proches "Républicains" et leurs alliés de l'Union des démocrates et indépendants (78 sièges), le président des LR, Christian Jacob, ayant été catégorique : "Nous avons fait campagne dans l'opposition et nous y restons, même si nous serons une opposition constructive". Plus rigides, ses camarades élus du Lot et des Alpes-Maritimes, Aurélien Pradié et Eric Ciotti déclareront, respectivement : "Aucune raison de sauver la peau politique de Macron" et "le parti de droite ne saurait être la roue de secours du macronisme". Vers qui se tourner alors ? Divers gauche (22 sièges), les Régionalistes (10) ? Trop peu pour atteindre la majorité absolue, au-delà de l'absence des affinités.


Aussi tout laisse-t-il à croire que le président français est face à un terrible imbroglio et qu'il est dans la contrainte de consentir des concessions et même des sacrifices, s'il veut mettre à exécution les réformes qu'il a annoncées. Mais a priori, il peut mettre une croix sur certaines, dont la retraite à 65 ans, mathématiquement rejetée par une majorité des blocs.


En arrivera-t-il à la solution extrême en décidant de dissoudre l'Assemblée et d'appeler à des législatives anticipées, au risque de perdre la magistrature suprême ? Une éventualité à ne pas écarter, si la pression devient forte pour un Macron qui est loin d'être un fin politique, capable de trouver, dans la finesse, des solutions aux écueils et de créer des consensus sans trop de concessions et en ne mélangeant pas les fils du jeu.


Marc Fresneau, son actuel ministre de l'Agriculture et ex-ministre des Relations avec le Parlement, tenterait sûrement de l'en dissuader, car pour lui, "il n'est pas question de jouer avec la Constitution. Les électeurs ont tranché pour une majorité relative et pour des oppositions diverses. Aller à l'opposé de leur choix serait iconoclaste". Seulement, Macron écoute-t-il ?


*Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.

**Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.

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