AA/Dakar/Alioune N'diaye
Alors que le président gambien élu, Adama Barrow, a prêté serment jeudi à Dakar, que la Cédéao a lancé, dans la foulée, une opération militaire à Banjul, pour la suspendre quelques heures après, accordant un nouvel ultimatum à Yahya Jammeh pour quitter pacifiquement le pouvoir, le problème demeure entier pour ce petit pays d'Afrique de l'ouest, ainsi que pour ses voisins, et en particulier pour le Sénégal où des milliers de Gambiens ont d'ores et déjà trouvé refuge.
Menacée d'une détérioration imminente de sa situation sécuritaire en cas d'intervention militaire étrangère, la Gambie risque en effet de basculer dans un abîme insondable et d'entraîner avec elle des pans entiers de la sous-région aux équilibres déjà précaires, estiment des experts, interrogés par Anadolu.
Le Sénégal, dont la partie sud est depuis 1982, le théâtre d'un conflit entre le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC- connu pour être proche de Jammeh), et l’armée sénégalaise, risque d'être fortement impacté par un tel scénario en Gambie, selon les mêmes sources.
"Une intervention militaire en Gambie risque de raviver le conflit en Casamance", a affirmé à Anadolu, Mory Traoré, enseignant à la faculté des sciences juridiques et politiques de l’université de Dakar.
Il estime, que "l'éclatement d'hostilités sur le territoire gambien favorisera la reprise d’activité des rebelles du Mouvement des forces vives de la Casamance".
"Certaines factions du Mouvement indépendantiste du sud sont connues pour entretenir des relations étroites avec Jammeh, et il n'est pas exclu qu'elles profitent du contexte de chaos pour s’approvisionner en armes", prévient, pour sa part, Paulin Marcel Toupane, chercheur au bureau de Dakar de l’institut d’études de sécurité (ISS).
Dakar a de tout le temps accusé Jammeh de faire de son pays une base arrière et un pourvoyeur d'armes pour le MFDC, la rébellion qui a fait des centaines de morts, civils comme militaires.
Le pays de Jammeh isole le Sénégal de sa partie sud grâce à sa position enclavée, d'où l'importance pour toutes les parties de régler pacifiquement la situation sans quoi un chaos général risque d'embraser toute la région.
La Communauté économique des états de l’Afrique de l’ouest (Cedeao) a lancé jeudi soir, un nouvel ultimatum à Yahya Jammeh, l'appelant à quitter le pays vendredi à midi au plus tard, sans quoi, la Cédéao lancera une opération militaire contre la Gambie, mobilisant 7000 hommes des cinq pays de la sous-région ( Sénégal, Nigeria, Ghana, Togo et Mali).
Une médiation de dernière chance sera conduite, vendredi matin, par le président guinéen Alpha Condé.
En attendant, un calme précaire règne en Gambie. Peur et incertitude ont poussé des milliers de Gambiens à quitter leur pays vers le Sénégal, depuis l'annonce des résultats des élections, non reconnus par Jammeh.
Dans un communiqué paru sur son site officiel, l’ONU estime qu’environ 50 mille personnes, principalement des femmes et des enfants, ont quitté la Gambie vers le Sénégal. Les derniers rapports gouvernementaux confirment, quant à eux, le départ de 26 mille Gambiens depuis les élections.
Interrogé par Anadolu sur les impacts éventuels d'une telle vague de déplacés, Mory Traoré a indique que "l’afflux de réfugiés va créer des problèmes de stabilité pour le Sénégal".
Toupane estime, pour sa part, que les Sénégalais vivant en Gambie, sont ceux qui risquent le plus pour leur sécurité.
« Des milliers de citoyens sénégalais sont établis dans ce pays. Assurer la sécurité de ceux-ci en prévention d’éventuelles représailles, en cas d’intervention militaire sous commandement sénégalais sera particulièrement compliqué », a précisé le chercher de l'ISS. Les sénégalais vivant en Gambie étant estimés à quelque 800 mille.
S'exprimant dans une déclaration à Anadolu, Ibrahima Ama Diémé, membre du collectif des cadres casamançais a évoqué, entre autres conséquence de la situation en Gambie, des "difficultés d’assurer le ravitaillement dans les régions sud en denrées de consommation de base" et les "difficultés d’exporter les produits agricoles du Sud vers les grands marchés du Nord du Sénégal ainsi que des problèmes au niveau des relations commerciales entre la Gambie et la Guinée Bissau".
Interrogé par Anadolu sur la meilleure manière de résoudre la situation; Mory Traoré a noté que même si toute mesure engage la crédibilité aussi bien du Sénégal que de la Cédéao, il est important de favoriser l'option pacifiste.
" Est ce que la restauration de la légalité vaut qu’on déstabilise aujourd’hui toute une région?" s'est-il interrogé, convaincu qu’en cas de guerre "des zones de non droits seront crées".
Un avis partagé par d'autres observateurs qui affirment que ceci se répercutera non seulement sur le Sénégal mais aussi sur les autres pays voisins, notamment la Guinée Bissau et le Mali.