AA / Tunis / Bouazza Ben Bouazza
Plusieurs milliers de personnes ont participé, jeudi, à une manifestation devant l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), à l’occasion de la grève générale décrétée par la puissante centrale syndicale, l’UGTT (Union générale tunisienne du travail).
Cette grève intervient suite à l’échec des négociations avec le gouvernement sur des revendications salariales des employés de la fonction publique, a constaté le correspondant de d’Anadolu sur place.
Des mouvements similaires ont eu lieu dans la plupart des régions intérieures du pays.
Toutes les administrations centrales et locales ont été paralysées par la grève, à l’exception de celles relevant des ministères de l’Intérieur et de la Défense.

Les cours ont été suspendus dans les établissements scolaires et universitaires, de crainte que les élèves et les étudiants ne soient entraînés dans les mouvements de protestation.
Un service minima a, cependant, été assuré dans les établissements vitaux, tels que les services d’urgence des hôpitaux.
Selon l’ancien ministre des Finances, Houcine Dimassi, la grève coûtera à l’Etat pas moins de 160 millions de dinars (environ 55 millions de dollars), rien que pour la seule journée de jeudi.
Encadrés par un important dispositif sécuritaire, les protestataires lançaient des slogans anti-gouvernementaux et réclamaient leurs “droits” à des augmentations salariales pour faire face à l’érosion de leur pouvoir d’achat qui, selon l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), a baissé de plus de 40% depuis 2014.

“Honte à toi gouvernement, les prix ont flambé”, “le peuple veut une nouvelle révolution”, scandaient les manifestants en reprenant en chœur le leitmotiv de la révolution : “emploi, liberté, dignité”.
“On n’arrive plus à subvenir aux besoins élémentaires de nos familles. Il faut que le gouvernement arrête l’hémorragie”, a déclaré à Anadolu Mohamed Hédi Sakka, un retraité.
“Après la révolution, on nous avait promis plus de justice sociale, mais on n’a rien vu venir depuis huit ans. Nous avons peur pour l’avenir de nos enfants. Nos salaires ne nous suffisent plus, même pas pour une semaine, vu la hausse exorbitante des prix”, a renchéri Sassi Abdennabi, fonctionnaire.
“Moi, je voudrai dire à Youssef Chahed (le chef du gouvernement): tu nous as humilié parce que tu t’es soumis au diktat de parties étrangères”, a, quant à lui, lancé Ezzeddine Barhoumi, la cinquantaine, en allusion aux conditions posées par le Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer les tranches d’un crédit accordé à la Tunisie, il y a quelques années.
Dans une adresse à la foule, le secrétaire général de la centrale syndicale, Noureddine Tabboubi, a dénoncé “l’inflation galopante qui a atteint un record de près de 8%” et engendré la détérioration “insupportable” du pouvoir d’achat des salariés.
“Nous ne baisserons pas les bras et nous résisterons jusqu’à l’obtentions de nos droits. Les augmentations nous les aurons vaille que vaille”, a-t-il martelé sous les acclamations de l’assistance.
Le patron du syndicat s’en est pris aux députés qui n’ont rien fait pour répondre aux attentes de ceux qui les ont élus, appelant les travailleurs à se préparer aux élections générales prévues fin 2019, afin de choisir “des responsables patriotes et dignes de confiance”.

- Une situation difficile -
La Tunisie compte quelque 670.000 fonctionnaires dont la masse salariale absorbe plus de 15% du budget de l’Etat et dépasse 14% du PIB, soit le taux le plus élevé au monde, selon les chiffres officiels.
Au moment de sa prise de fonction en 2016, le gouvernement de Youssef Chahed avait hérité d’une situation socio-économique où “tous indicateurs étaient au rouge”, avec de lourds déficits et des finances publiques au plus bas, dus aux troubles sociaux qui ont suivi la révolution.
La colère grondait chez les sans-emploi (15,2% de la population active et plus de 30% chez les diplômés), dont les sit-in ont notamment paralysé l’extraction et la transformation des phosphates, dont la Tunisie est l’un des principaux producteurs au monde.
Les attentats terroristes perpétrés en 2015 qui ont fait près de 70 morts tunisiens et étrangers, ont accentué les difficultés, causant une chute du tourisme, un des piliers de l’économie.
L’action menée depuis, a permis de redresser relativement la situation, mais il a fallu avoir recours immanquablement à l’emprunt extérieur en particulier du FMI.
Le chef du gouvernement qui a appelé au sens du sacrifice des Tunisiens "pour sortir du tunnel", prévoit que les indicateurs commenceront à virer au vert dès 2020.
En réaction à cette mobilisation, le mouvement d’obédience islamique Ennahdha qui dispose du plus fort bloc parlementaire (68 députés sur 217) a estimé impératif, dans un communiqué, que tous les partenaires reprennent les négociations pour trouver un terrain d’entente “en prenant en considération les moyens limités de l’Etat”.
De son côté, le parti “Nidaa Tounes”, fondé par l’actuel président de la République, Béji Caïd Essebsi, a appelé le gouvernement à ne pas fermer la voie du dialogue avec l’UGTT afin de parvenir à des solutions qui préservent les équilibres financiers de l’Etat.
Pour le député pro-gouvernemental, “le salut réside dans le retour à la table des négociations. Il y a va du salut de la transition démocratique du seul pays rescapés du “printemps arabe”.