AA/N'Djamena/Mahamat Ramadane
Pour soutenir le développement agricole et diversifier son économie, portée par les revenus pétroliers à hauteur de 65%, le Tchad a amorcé en 2015 un processus de modernisation et de mécanisation de son agriculture.
Pour le Tchad, l’agriculture est un secteur stratégique. Il représente 23% du produit intérieur brut (PIB), contribue à hauteur de 32 % aux échanges commerciaux en valeur, fournit plus de 50% des matières premières pour les industries et il est le principal pourvoyeur d’emploi, selon une étude conjointe menée par le Programme des Nations-Unies pour le développement et le Ministère tchadien du Plan en 2016.
Mais, malgré cette importance, la production agricole demeure au stade traditionnel.
Selon l’Office national du développement rural du Tchad (ONDR), l’énergie utilisée dans la production agricole est humaine à hauteur de 65 %, animale à hauteur de 28 %, et mécanique, 7 %, chiffres de l’année 2015.
Dans les autres pays sahéliens, l’énergie humaine représente 25%, l’énergie animale représente 25% et mécanique 50 %.
Ainsi, le schéma directeur de l’agriculture (SDA 2015-2017), adopté par le gouvernement tchadien en 2015, a envisagé un processus de modernisation du secteur agricole, basé sur des méthodes faisant davantage appel à l’énergie mécanique, l’utilisation et la gestion d’un parc de matériel pour le défrichage, la maîtrise de l’eau, la variation des cultures, la manutention, le stockage et la transformation primaire des produits agricoles.
- Mise en oeuvre du schéma directeur
Le ministre tchadien de la Production, de l'irrigation et des Équipements agricoles, Asseid Gamar assileck, a souligné à Anadolu que, pour la mise en œuvre du schéma directeur de l’agriculture, il est nécessaire d’utiliser des engins à moteur à combustion interne (tracteurs) et de leurs accessoires.
Les acteurs doivent mettre en place les éléments qui concourent à un développement durable du secteur de la mécanisation, comme la recherche agronomique, l'enseignement et la formation, la fabrication et la distribution des équipements agricoles.
«En termes financier, plus de 50 milliards de francs CFA, soit environ 100 millions de dollars, ont été investis dans le secteur agricole entre 2015 et 2016», a indiqué à Anadolu, le ministre Gamar Assileck.
«Cette somme a été injectée dans l’aménagement des superficies agricoles, l’achat des tracteurs, le labourage, l’achat de carburant… En tout, l’Etat tchadien a investi 10% de son budget dans le domaine de l’agriculture pendant cette période», a-t-il poursuivi.
Au-delà de ces efforts, toujours selon le ministre, s’ajoute l’apport des partenaires techniques et financiers tels que la Banque Islamique de Développement (BID) ; la Banque Africaine de Développement (BAD) et les opérateurs économiques privés du pays qui accompagnent le Tchad dans sa politique de modernisation de son agriculture. Ils ont investi environ 37 millions de dollars en 2015.
Mais d’après certains acteurs du secteur, deux ans après le lancement de la modernisation et la mécanisation de l’agriculture tchadienne, les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous.
Le gouvernement a procédé à une évaluation globale de ce projet de modernisation en juillet 2017, pour identifier les insuffisances n’ayant pas permis d’atteindre les objectifs tracés.
- Constat d'échec
«La mécanisation de notre agriculture a donné des résultats loin de toute attente. Nous avons espéré booster la production agricole en y introduisant des techniques nouvelles. Malheureusement, juste en 2016, la production a chuté de 12 % et cette chute s’est encore accentuée en 2017.
On parle même d’une chute qui avoisinerait les 20%, exposant ainsi beaucoup de nos concitoyens dans une situation d’insécurité alimentaire», a souligné à Anadolu, Fustige Houdeingar David, ancien directeur du Programme national de la sécurité alimentaire.
D’après le secrétaire général du ministère de la production, de l’irrigation et des équipements agricoles, Abdelkhadir Altidjani Koiboro, entre 2016 et 2017, des millions de ménages tchadiens subissent de plein fouet les conséquences des aléas climatiques, et sont ainsi exposés à l’insécurité alimentaire.
Ces populations ont été recensées dans la zone sahélo-saharienne du pays, recouvrant 15 régions dans les parties les plus arides.
Selon, Hélène Lambatim, présidente du Conseil national des femmes pour le développement, les récurrentes crises alimentaires qui frappent le Tchad, sont les conséquences de la mauvaise politique de la modernisation de l’agriculture tchadienne.
Elle estime que le processus n’a pas pris en compte les variables comme la répartition des terres cultivables, la variation de la pluviométrie, due au changement climatique et les contraintes d’ordre social.
«Nous avons essayé, au sein de notre structure, d’analyser les causes de cet échec de la modernisation de notre agriculture et nous avons tiré les conclusions suivantes : les contraintes d’ordre environnemental et social ont eu un grand impact sur les résultats attendus de la mécanisation de l’agriculture au Tchad. Il y’a un manque de données fiables sur les potentialités des zones. Même si les expériences dans certains pays ont démontré que les effets bénéfiques de la mécanisation ne sont pas systématiques, le cas d’échec du Tchad est très préoccupant», a-t-elle souligné à Anadolu.
Le gouvernement relève également, dans son évaluation, que le 1/3 des tracteurs fournis aux groupements agricoles sont tombés en panne faute de maintenance et de non maîtrise des engins par les paysans.
Pour remédier à la situation de la dégradation des rendements agricoles, le ministre tchadien, Asseid Gamar Assileck a réaffirmé l’engagement du gouvernement à soutenir la modernisation de l’agriculture, tout en promouvant des nouvelles approches, notamment le renforcement des capacités des agriculteurs.
Ces nouvelles approches mettront un accent particulier sur l’appui à l’agriculture familiale durable.
«Il s’agira dans ces nouvelles approches d’appuyer l’agriculture familiale durable en subventionnant les intrants, les semences et les moyens mécaniques pour transiter peu à peu vers une exploitation agricole de masse, de type industriel», a-t-il souligné à Anadolu.
Selon l’agronome tchadien, Adoum Mahamoud Ateib, l’agriculture familiale durable est un système agricole qui met l’accent sur une gestion rationnelle des ressources naturelles (utilisation, conservation, renouvellement des sols, des eaux, des forêts, de la biomasse, des ressources halieutiques et animales).
Et le Tchad dispose de ressources naturelles plutôt favorables à l’agriculture : vaste superficie de terres cultivables, faibles contraintes topographiques et une pluviométrie modérée.
«Il faudra juste collaborer avec la nature, au lieu de la dominer comme c’est le cas avec la mécanisation !».