RDC-Elections : L’heure des alliances et des stratégies
Esma Ben Said
20 Mars 2018•Mise à jour: 20 Mars 2018
Congo, The Democratic Republic of theAA / Kinshasa / Pascal Mulegwa
Même si la date du 23 décembre 2018 demeure incertaine pour le triple scrutin (présidentiel, législatif et provincial), pouvoir et opposition en République démocratique du Congo (RDC) se mettent en ordre de bataille, nouant des alliances, pour cette échéance tant attendue.
Ville morte, marches ou menaces, après s’être "battues" dans la rue pendant de longs mois, les formations politiques de l’opposition qui pressaient le président congolais Joseph Kabila à la sortie avant les élections, se sont soudainement mobilisées pour le grand rendez-vous.
A la présidentielle, "Kabila ne va pas se présenter (…) c’est sûr et certain… Il cherche quelqu’un qu’il va présenter au peuple", se contente d’affirmer à Anadolu Joseph Kokonyangi chef adjoint de la majorité présidentielle, sans confirmer si des pourparlers étaient en cours au sein de la plateforme pour désigner le candidat.
"L’heure des choses sérieuses a sonné (…) chacun cherche où mettre ses pieds", poursuit Kokonyangi, connu pour ses multiples sorties médiatiques propagandistes en faveur du régime.
Les personnalités ayant déclaré leurs intentions de candidater pour le poste de la magistrature suprême ne sont pas nombreuses.
Pour les législatives, la donne a changé depuis quelques mois au Congo-Kinshasa.
Outre la caution à payer, qui a doublé (500 à 1 000 Dollars) pour les candidats, pour siéger au parlement, la nouvelle loi électorale conditionne aux candidats 1% des voix de l’ensemble des suffrages exprimés.
C’est un filtrage empêchant les partis non influents ou mosaïques de faire élire leurs candidats.
Ainsi, les quelque 700 partis politiques n’ont d’autre choix que de nouer des alliances pour continuer d’exister dans (ou intégrer) les institutions.
- Katumbi - Kamerhe et Tshisekedi, le trio de l’Opposition
A ce jour, trois candidats de l’opposition ont annoncé leurs candidatures à la prochaine présidentielle. Il s’agit de Moise Katumbi, de Vital Kamerhe et de Félix Tshisekedi.
Depuis l'Afrique du Sud l'ex-gouverneur de la province du Katanga (sud-est) et ancien allié de poids du président Joseph Kabila, a lancé lundi dernier sa plate-forme électorale "Ensemble".
Mais l’ancien et populaire gouverneur qui compte regagner son pays en Juin, se trouve dans une position très délicate.
Le riche homme d’affaires est en exil forcé en Belgique après avoir obtenu l’autorisation des autorités congolaises de quitter la RDC, officiellement pour se faire soigner.
Moïse Katumbi, la cinquantaine, est sous le coup d’une condamnation à trois ans de prison dans une affaire immobilière dans son pays et est poursuivi par la justice congolaise qui a promis de l’arrêter dès son retour au pays.
Le camp au pouvoir lui reproche d’avoir une double nationalité , interdit par l’article 10 de la constitution qui consacre l’exclusivité de la nationale congolaise.
D’un autre côté, le camp au pouvoir estime que Katumbi ne peut pas postuler car il est sous le coup d’un jugement en contumace.
"La position délicate du populaire Katumbi est un pat qui laisse aujourd’hui le champ libre aux autres opposants en course pour la présidentielle comme Vital Kamerhe ou Félix Tshisekedi du parti historique d’opposition (UDPS)", explique à Anadolu le professeur Martin Mukoma, enseignant des sciences politiques et administratives à l’université de Kinshasa.
Ancien lieutenant du régime Kabila, Vital Kamerhe (59 ans) à la tête du parti socio-démocrate, Union pour la Nation Congolaise (UNC) et qui a dirigé l'Assemblée nationale avant de passer à l'opposition en 2009, n’a jamais caché ses ambitions de briguer la magistrature suprême.
Il était troisième à la présidentielle de 2011, remportée par Kabila.
Depuis le décès de l’opposant historique Etienne Tshisekedi, l’UDPS (parti socio-démocrate) a perdu de sa notoriété et de son influence.
Divisé, morcelé, le parti peine à se rassembler autour d’un leadership commun.
Félix Tshisekedi (55 ans) qui a évolué dans l’encrage de son père s’est porté candidat pour diriger le parti et sera plébiscité candidat à l’élection présidentielle, selon le porte-parole de l’UDPS Augustin Kabuya joint par Anadolu.
"Tout comme le président Joseph Kabila, Félix Tshisekedi peut hériter de la popularité de son père et du parti pour se faire élire”, commente le politologue Martin Mukoma.
- Le bouleversement du paysage politique
Le parti de Vital Kamerhe et de Félix Tshisekedi et le mouvement de libération du Congo (MLC) de l’ancien vice-président de la RDC, Jean-Pierre Bemba, condamné par la Cour pénale internationale (CPI) à 18 ans de prison pour des crimes contre l’humanité commis en Centrafrique en 2003, se sont réunis jeudi dernier à Kinshasa pour envisager les possibilités de gagner ensemble les élections.
Ces trois grands partis d’opposition ont indiqué qu’ils sont engagés à "envisager la possibilité de mobiliser les énergies aux fins de mettre en place des ressources humaines, logistiques et matérielles en vue de mutualiser leurs efforts et s'aligner sur les objectifs communs".
A cette alliance pourrait s’ajouter le troisième grand parti de la majorité présidentielle, le parti lumumbiste unifié (Palu, parti socialiste) qui avait soutenu Joseph Kabila au second tour de l’élection présidentielle de 2006, dans le cadre d’un deal pour le poste de Premier ministre durant le premier quinquennat de Kabila.
Ce parti socio-nationaliste a dernièrement signifié que son pacte avec la majorité présidentielle a pris fin et qu’il comptait se constituer de nouveaux alliés pour gagner les élections.
Considéré par l’Etat comme le parti le “mieux installé au pays”, le Palu a annoncé son rapprochement avec Vital Kamerhe et le mouvement de libération du Congo (MLC, parti libéral) pour la création d'une plateforme électorale.
Après une dizaine d’années avec Kabila, "Nous sommes en train de partir pour gagner les élections ensemble (…) Nous avons déjà des partenaires avec qui nous discutons pour gagner à tous les niveaux", a déclaré à Anadolu Lugi Gizenga, secrétaire permanent sortant du Palu qui ne s’est pas prononcé sur une candidature du parti à la présidentielle.
- Une candidature unique est-elle possible ?
Kamerhe, Katumbi, Tshisekedi et le parti de Jean-Pierre Bemba (MLC) prônent, de leur part, une candidature unique de l’opposition pour battre le candidat que présentera le camp de Joseph Kabila.
"Cette alliance de trois poids-lourds pourrait faire gagner l’opposition (…) mais au cas où elle se présentait en ordre dispersé, n’importe quel candidat que présentera Kabila gagnera", selon le professeur Martin Mukoma, estimant que les derniers mois ont prouvé l’influence de l’opposition sur la population.
La popularité de Katumbi n’a jamais été démentie dans la région du Katanga (Sud-est). Celle de Kamerhe en est également de même dans le Kivu (trois provinces dans l’Est) alors que Félix Tshisekedi ne peut compter que sur le nom de son père dans la région du Kasaï (centre) et la capitale Kinshasa.
"Aucun de ces opposants ne peut à lui seul gagner la présidentielle sans coalition", insiste l’analyste affirmant que l’idée d’un candidat unique de l’opposition est "la seule alternative" pour gagner la présidentielle.
Dans cette course à la présidentielle ; "ce qui est sûr c'est que l'argent jouera un grand rôle", estime Jason Stearns directeur du groupe d’études sur le Congo (GEC), un projet du Centre de coopération internationale de l’Université de New York.
"Cette réalité favorise une fois de plus le parti présidentiel (PPRD) qui a plus de moyens et défavorise malheureusement la plupart des partis de l'opposition", constate-t-il.
Malgré ces positionnements dans l’Opposition, les fortes tensions politiques persistent dans le pays.
Kabila n'a pas encore déclaré publiquement ses intentions électorales, laissant prévaloir un suspens inquiétant quant à l’avenir politique d’un géant africain, la RDC.