Istanbul
AA/Istanbul/Sanaa Amir
La guerre au Moyen-Orient, déclenchée par l’escalade militaire entre Israël, les États-Unis et l’Iran, suscite de fortes inquiétudes sur le continent africain, en raison de ses répercussions économiques, énergétiques et géopolitiques.
Depuis les frappes israélo-américaines du 28 février contre l’Iran, suivies de représailles iraniennes visant plusieurs bases américaines dans la région, la crise a pris une dimension internationale. La fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite une part essentielle du pétrole mondial, alimente les craintes d’un choc énergétique mondial.
Face à l’intensification des tensions au Moyen-Orient, plusieurs dirigeants et organisations africaines ont exprimé leurs inquiétudes quant aux conséquences sécuritaires et économiques de la crise.
- Réactions africaines face à l’escalade au Moyen-Orient
Le président de la Commission de l’Union africaine a averti que « la stabilité dans la région du Golfe revêt une importance particulière pour la sécurité énergétique mondiale et l’économie internationale », soulignant que les perturbations actuelles pourraient avoir des répercussions directes sur les économies africaines, largement dépendantes des importations d’énergie.
Dans ce contexte, plusieurs États africains ont appelé à la désescalade. Le Gabon, le Maroc, le Kenya et la Somalie ont notamment exhorté les parties à éviter un élargissement du conflit. D’autres pays, comme le Tchad, le Soudan, la Tunisie, la Libye et le Sénégal, ont également réagi à la situation.
Au Sénégal, le Premier ministre Ousmane Sonko a fermement condamné les frappes visant l’Iran et mis en garde contre une possible extension de la guerre dans la région.
Selon lui, il s’agit d’« une guerre déclenchée par les États-Unis d’Amérique et leurs alliés israéliens ». Il estime par ailleurs que la riposte iranienne pourrait entraîner d’autres acteurs dans le conflit, avertissant que « nous serons très naïfs si nous pensions que ça se limiterait à cela ».
Le chef du gouvernement sénégalais a également dénoncé ce qu’il considère comme un affaiblissement du droit international. Il affirme que le monde traverse « une situation de remplacement du contrat social mondial par un retour à l’état de nature, de liquidation du droit international ». Selon lui, « un pays peut se donner le droit à tout moment de frapper d’autres pays et d’assassiner leurs dirigeants », une évolution qui compromettrait « tout l’équilibre du monde conçu depuis près d’un demi-siècle ».
Au-delà des enjeux sécuritaires, Ousmane Sonko a aussi mis en garde contre les conséquences économiques de la crise. Il rappelle que « le trafic autour du détroit d’Ormuz est compromis », une route stratégique par laquelle transite une part importante des hydrocarbures mondiaux. Dans ces conditions, « les conséquences seront très importantes pour l’économie mondiale », notamment pour les pays dépendants des importations de pétrole.
Le dirigeant sénégalais inscrit également cette crise dans une dynamique géopolitique plus large. Il évoque le « piège de Thucydide » pour décrire la rivalité croissante entre puissances mondiales, estimant que l’escalade actuelle s’inscrit dans « la compétition entre les puissances émergentes, notamment autour des BRICS, et le bloc occidental mené par les États-Unis ».
Dans son analyse, il regrette aussi la marginalisation de l’Afrique dans les grands équilibres internationaux. Selon lui, « l’Afrique est pratiquement absente de la carte géopolitique mondiale » et doit renforcer sa capacité d’action.
Il appelle ainsi les pays africains à une prise de conscience stratégique, estimant que « les Africains doivent comprendre qu’ils n’ont pas d’amis et doivent compter sur eux-mêmes », notamment à travers des réformes économiques, la stabilité politique et une coopération continentale renforcée.
Dans une interview accordée à Anadolu, Dr Alioune Aboutalib Lô, docteur en relations internationales, et fondateur du cabinet Economic Soft Power Advisory (ESPA Advisory), analyse les impacts de ce conflit pour l’Afrique, de l’économie à la diplomatie, en passant par la gestion migratoire.
-Impact économique : une vulnérabilité accrue aux chocs énergétiques
Selon le Dr. Aboutalib Lô, « beaucoup de pays africains dépendent des importations, notamment dans le secteur de l’énergie et des hydrocarbures. Même ceux qui produisent des ressources exportent à l’état brut, faute de capacités de raffinage ».
Cette situation expose les économies africaines à un risque de pénurie si le conflit se prolonge. « L’énergie constituant presque le cœur de l’économie et de la production, beaucoup de produits subiront le choc et cela pourrait entraîner très vite une inflation selon la hausse du baril de pétrole, voire une récession économique cette année pour l’Afrique », précise-t-il.
L’expert souligne également la portée mondiale de certaines zones stratégiques : « Le détroit d’Ormuz est crucial, car transitent environ 20 % du pétrole mondial et 20 % du gaz. L’instabilité en Iran et les frappes israélo-américaines sur ses capacités énergétiques pourraient porter un grand préjudice à la production mondiale ».
- Tensions migratoires : un risque encore limité mais à surveiller
L’expert estime que l’Afrique reste moins exposée aux flux migratoires liés à ce conflit : « Les flux pourraient davantage toucher des pays comme la Türkiye ou l’Europe, à l’image du conflit syrien. Pour l’Afrique, le risque est plus faible tant que la guerre n’embrase pas totalement la région. Toutefois, des pays comme Djibouti pourraient être impactés si les bombardements se poursuivent au Yémen ».
Par ailleurs, plusieurs gouvernements africains ont déjà pris des mesures pour protéger leurs citoyens dans la région : « Le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigeria ont mis en place des vols de rapatriement et suivi la situation de leurs ressortissants depuis le début du conflit », note Dr. Lô
- Impact diplomatique : un équilibre fragile entre partenaires
Sur le plan diplomatique, l’Afrique tente de maintenir une position équilibrée. « Les déclarations de condamnation sont importantes, mais la plupart des pays africains équilibrent leurs relations entre les pays arabes, l’Iran et Israël », observe le spécialiste.
Il commente les positions divergentes des pays africains : « Certains, comme le Sénégal et l’Afrique du Sud, ont condamné les premières attaques israélo-américaines mais ont appelé à la désescalade et à la retenue. L’Union africaine, elle, a exprimé à la fois « sa profonde préoccupation » pour les attaques américaines et israéliennes et « condamné » les frappes iraniennes sur des pays arabes voisins ».
Concernant l’analyse du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko sur un retour à la logique des rapports de force, Dr. Aboutalib partage le constat : « Nous sommes à un moment où l’unilatéralisme et l’usage illégal de la force prennent le dessus sur le multilatéralisme et le droit international. Cette lecture est pertinente pour comprendre la crise actuelle au Moyen-Orient ».
Enfin, il évoque le rôle de l’Afrique sur la scène mondiale : « Le continent a des ressources, une population jeune et un marché de 1,4 milliard d’habitants. Il dispose de leviers stratégiques pour peser dans les débats géopolitiques, mais manque de leadership. Ousmane Sonko est un des rares dirigeants africains à défendre activement les intérêts du continent », affirme-t-il.
- Vigilance et stratégie indispensables
Pour le Dr. Lô, la crise au Moyen-Orient rappelle que l’Afrique reste vulnérable face aux chocs externes et doit développer sa résilience : diversification énergétique, industrialisation et diplomatie proactive sont autant de leviers pour limiter les effets de la guerre sur les économies africaines et renforcer la voix du continent sur la scène internationale.
