AA / Bamako / Nacer Telal - Ümit Dönmez
L'Agence Anadolu s'est rendue la semaine passée à l'Orphelinat Niaber de Bamako, la capitale malienne. Une rencontre insolite d'une personne qui a dédié sa vie au soin des autres et particulièrement les enfants.
📽️Maly Sangho : Tout pour les enfants
— ANADOLU AGENCY (FR) (@aa_french) March 8, 2022
Le récit captivant d'une femme #malienne ayant constitué un #refuge, à #Bamako, pour les #orphelins et les enfants dans le besoin.
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Chacun a une histoire. Et chez Bibi -comme tout le monde l'appelle ici à Bamako-, il y a de l'espoir pour tous les enfants et un lieu d'accueil chaleureux pour tout un quartier de la ville.
Bibi, Maly Sangho de son vrai nom, a fondé ce qui est devenu un orphelinat, sans l'avoir décidé en tant que tel, selon son témoignage. Le récit unique d'une vie atypique, d'une enfance pétrie de souffrance alors que le Mali venait de prendre son indépendance, mais aussi d'espoir, de joie et de partage.
Voici, retracé par elle-même, le récit de vie de Maly Sangho, fondatrice de l'Orphelinat Niaber de Bamako* (1993) et de l'Association pour la Sauvegarde de l’Enfance (ASE) au Mali.
-Présentation
« Bonjour. Salam Aleikoum. Je suis Bibi. C'est très simple : ça veut dire noir dans ma langue maternelle et je suis de Tombouctou. Mais mon vrai nom, c'est le nom du pays. C'est Maly. Je suis née avec l'indépendance du Mali en 1960. Je ne sais pas pourquoi mon père a choisi de donner le nom de l'enfant au pays indépendant, le Mali. Donc je m'appelle Maly, tout simplement. Et mon nom de famille, c'est Sangho », dit-elle avec le sourire.
- L'enfance de Maly l'orpheline
« Moi, j'ai vécu orpheline dès l'âge de 5 ans. En 1965, mon père est décédé à cause de la politique parce qu'ils ont combattu pour avoir l'indépendance du Mali en 1960 et entre 1960 et 1965, ils se sont entredéchirés (...) et il est mort. À cinq ans, j'ai été orpheline avec une veuve, ma mère. Elle avait neuf enfants, les siens et d'autres enfants en charge (...) Elle avait plus d'une quinzaine d'enfants avec elle", raconte Maly.
Et de poursuivre : « Et subitement, 40 jours après le décès de mon père, il fallait qu'elle quitte la maison de l'État où mon père était receveur des PTT et elle, ménagère, avec ses co-épouses. Donc, chacune de nos mamans est rentrée chez elle avec ses enfants et ma mère, en a fait un métier de s'occuper de tous les enfants du village. Ma mère est partie à Diré et mon père est décédé à Goundam. C'est 35 km dans le nord du Mali".
« J'avais 5 ans, certes, mais je me rappelle très bien que ça n'a pas été très facile pour ma mère. Mais nous, on était heureux de changer de ville, sans savoir que s'est-il passé », se souvient Maly.
- Ma mère s'appelait Niaber
Bibi poursuit en évoquant sa mère : « Cette femme s'appelait Niaber, d'où le nom de l'orphelinat aujourd'hui. Elle a serré la ceinture. Elle a mis le pantalon à la place du pagne et s'est dressée en homme pour pouvoir prendre en charge tous ses enfants ainsi que ceux du quartier et du village. Pourquoi ? Parce que quand elle est arrivée, il n'y avait pas de maison pour elle. On a passé une première nuit blanche".
« Nous, enfants, on était content. C'était la première fois où on passait une nuit sans avoir un abri, mais on était dans notre village et on était heureux de ce changement. Ainsi, ma mère a construit une case. Je ne sais pas si vous êtes allés au nord du Mali. Il y a des cases ... de petites cases. Chaque famille a sa petite case. Mais ma mère a construit une très grande case et dans cette grande case, c'était l'amour, la solidarité, le partage que nous avons eu avec ma mère », se souvient-elle avec gratitude.
- Je suis allée à l'école comme ma mère l'a voulu
« Je suis allée à l'école comme ma mère l'a voulu car elle n'a jamais pu aller à l'école. Mais elle a tenu à ce que nous, ses enfants, on puisse étudier parce que son mari décédé était le seul enfant de son village qui était allé à l'école. L'école a permis que je vienne à Bamako, que j'aille au lycée, que je fasse des études supérieures. Mais en 1979, je venais d'avoir 19 ans et le bac, il n'y avait plus d'école au Mali. Les grèves ont commencé cette année-là et les écoles maliennes ont fermé », explique-t-elle, non sans amertume.
« Dans toutes les familles, on mariait les jeunes filles comme moi (...) Ça, c'est aussi l'Afrique. Parce que le mariage en notre temps, c'était choisi par les parents. Mes parents ont accepté de me donner à quelqu'un que je n'ai jamais vu, que je ne connaissais pas. J'avais essayé de protester, en fille révoltée. Mais je n'avais pas le choix, les parents avaient le dernier mot. Dans ce mariage, j'ai eu sept enfants. Cinq filles et deux garçons qui ont aujourd'hui entre 40 ans et 20 ans. Des enfants adorables qui aujourd'hui sont mon soutien pour s'occuper de ces enfants qui n'ont pas de famille", ajoute-t-elle.
« Dans un ménage malien, bien souvent, c'est la femme qui prend tout le poids. J'ai tenu bon et je me suis dit qu'il fallait faire comme ma mère. Elle n'avait rien. Elle n'était même pas allée à l'école et elle a toujours tenu à s'occuper de tous les enfants jusqu'à ce qu'on ait grandi. Alors, je me suis dit que j'allais faire comme elle. C'est comme ça que l'histoire de l'orphelinat a commencé », dit-elle en témoignant de son admiration pour sa mère.
- Tout le monde sera rassasié
Les années suivantes n'étaient, non plus, pas de tout repos pour Maly. « Dans mon ménage, j'étais responsable de tout, mes enfants et les autres enfants du quartier et les autres enfants qui étaient dans la rue qui venaient chez moi pour manger. Et ma mère m'a dit : quand tu as un petit repas pour quatre personnes, si tu ajoutes cinq invités, tout le monde sera rassasié. J'y ai cru et j'ai vu que ma mère avait raison parce que quand tu donnes à manger à des gens qui n'ont rien, tu es rassasié psychologiquement, tu es heureux d'avoir servi quelqu'un, alors c'est comme ça que ça a commencé », explique-t-elle avant de confirmer à l'Agence Anadolu (AA) que l'orphelinat a été fondé en 1993.
« Quand tu t'occupes d'un enfant ou deux, ils vont le dire aux autres et tous les jours, le petit nombre d'enfants grandissait (...) Je partage toujours le petit biscuit en quatre morceaux. Au lieu de donner un biscuit à un enfant, ça fait 4 enfants. Et ils sont heureux. Il y a des missions qui sont divines. Je suis sûre que je n'avais pas choisi d'être ici aujourd'hui avec 204 enfants, mais c'est la mission de Dieu. Et je suis heureuse avec eux », résume-t-elle avec gratitude.
- Des enfants abandonnés
Bibi évoque ensuite le sort tragique des enfants qu'elle accueille : « Maintenant, nous avons seulement une trentaine d'enfants présents ici. Ce sont des enfants qui ont été ramenés par l'État, qui ont été retrouvés dans les rues, derrière la mosquée, dans les églises, au bord de la montagne, dans des sacs en plastique avec le cordon ombilical... Ils sont venus entre 2010 et 2012. Ils ne sont pas partis en adoption, puisque l'adoption s'est arrêtée et ils ont grandi ici".
« Mais nous avons d'autre groupes d'enfants que nous prenons en charge. Les orphelins, il y en a beaucoup. Aujourd'hui, nous en sommes à 204. Tous orphelins », déplore-t-elle avant d'expliquer que des mères viennent également demander son soutien.
Notant qu'un grand nombre d'enfants sont amenés par « des gens de cœur », Maly évoque également les profiteurs : « C'est triste parce qu'il y a aussi de l'autre côté de mauvaises personnes qui profitent de la situation des enfants pour en faire un business », note-t-elle.
« Il y a des gens qui m'ont amené des enfants qu'ils ont trouvés au bord du goudron, cherchant à aller quelque part. Et j'ai retrouvé des enfants de mon village qui parlent ma langue, que j'ai secourus (...) Je veux continuer de prendre exemple sur le parcours de ma mère. L'enfant n'a pas de couleur, ni de race ou de religion. C'est juste un besoin d'être sauvé », estime Bibi.
- La Turquie, mon autre patrie
« Quand on a commencé l'interview, je vous ai dit que je suis de deux pays. J'ai deux nationalités. Ce n'est pas sur papier. Je suis Malienne parce que je suis née au Mali. Je suis Turque parce que la première fois que je partais à Istanbul, j'ai eu un AVC qui m'a amenée à l'hôpital. Je suis restée 29 jours dans le coma. C'est à Istanbul, en Turquie que je me suis réveillée de nouveau. Le médecin a, plus tard, dit à mes enfants que l'opération avait coûté beaucoup de millions mais que tout avait été pris en charge par le gouvernement turc, parce que j'étais en mission", raconte Maly.
« Et pourquoi j'étais partie en Turquie ? Parce que les élèves de l'école Maarif, venaient voir les enfants de l'orphelinat tous les mois avec la maîtresse, pendant sept années successives », évoque-t-elle en référence à la fondation éducative turque présente à l'étranger.
« Alors les Turcs de Bamako ont décidé de me nommer la meilleure maman de l'année en 2013 et j'ai été invitée en Turquie où j'ai rencontré tout le monde », se souvient encore Maly Sangho.
- On m'a donné un an à vivre
« En Turquie, on m'avait donné un an d'espérance de vie en 2013, donc je devais vivre jusqu'en 2014. Nous sommes en 2022. Donc je peux dire que c'est en Turquie que j'ai retrouvé la vie. Alors je suis turque », déclare-elle en signe de gratitude pour les soins de santé fournis par son pays d'accueil.
« Je demande alors au gouvernement turc de me permettre d'aider ces enfants (...) Aujourd'hui, j'ai besoin que chaque enfant de cet orphelinat, qui n'a pas les moyens, qui n'a pas de parents, puisse aller à l'école et un jour, aller visiter la Turquie, inchallah. Il y a beaucoup d'opérateurs économiques en Turquie qui viennent à Bamako. Il y en a qui sont passés chez moi (...) L'année, ce n'est pas un jour, c'est 365 jours. Et ces enfants, ils sont au nombre de 204. Ils ont besoin de visites tous les jours pendant 365 jours. Ils ont besoin d'aller à l'école. Ils ont besoin d'être parrainés par des personnes parce que le parrainage permet de lier un enfant malheureux à un bienfaiteur qui a du cœur », estime-t-elle, exprimant son immense tristesse de voir des enfants tristes.
« Aujourd'hui, nous avons besoin de construire. Ce joyau que vous voyez, c'est un terrain qui a été donné gratuitement par l'État. Je salue le gouvernement malien parce qu'au moins, je ne suis pas aujourd'hui en location. Je n'ai pas de facture de loyer. Je n'ai que des factures d'électricité et j'arrive de temps en temps à les payer. J'ai besoin d'aide", poursuit-elle.
« Donc, chers amis du monde entier, je vous invite à venir nous visiter pour voir que le besoin primordial, ce n'est pas seulement la vie de tous les jours. Là, on s'accroche à un petit fil. Ce n'est pas seulement une question de nourriture ou de vêtements, il s'agit également de savoir où vivre. Nous voulons que les enfants puissent dormir tranquilles sans être piqués par des moustiques (...) Les petits moyens ne peuvent pas construire. Il faut beaucoup de briques pour faire une maison pour une centaine d'enfants qui sont dehors dans la rue », conclut Maly Sangho, fondatrice de l'Orphelinat Niaber de Bamako .
Notes :
Orphelinat Niaber de Bamako
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