AA/ Kinshasa/ Tunis/ Pascal Mulegwa/ Safwene Grira
Jamais le gouvernement burundais ne s'était retrouvé aussi isolé sur la scène internationale, depuis l'éclatement de la crise politique dans ce pays, il y a un an et demi, s'accordent à dire des experts approchés par Anadolu.
"Bujumbura joue quitte ou double" estime, dans un entretien avec Anadolu Patrick Bahala, professeur de relations internationales à l'université de Kisangani, en République Démocratique du Congo (RDC) voisine.
Depuis la candidature controversée du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat et la répression qui s'en était suivie, le Burundi a été tour à tour, dans le collimateur de ses "partenaires" traditionnels, comme l'Union européenne, et plus particulièrement la Belgique, mais aussi des Etats-unis, de l'Organisation des Nations unies (ONU), sans compter de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG).
Des rapports internationaux pointant la responsabilité du pouvoir burundais dans des violences à l'endroit de civils, aux gels des avoirs de barons du régime, en passant par la suspension d'aides budgétaires, autant de moyens de pressions déployés par la communauté internationale pour "ramener à la raison" le régime burundais et le contraindre à désamorcer la crise.
"La solution a toujours été entre les mains de Nkurunziza. Malheureusement, on a perdu beaucoup de temps à essayer, en vain, de convaincre le pouvoir d'accepter un dialogue avec l'opposition", glisse à Anadolu sous couvert de l'anonymat, un proche de la médiation tanzanienne chargée du dossier burundais.
Accusée par le régime de déstabiliser le pays, la plateforme politique CNARED, radicalement opposée au troisième mandat de Nkurunziza a toujours été exclue du dialogue par Bujumbura, qui accuse le Rwanda voisin de soutenir l'action de ces "rebelles".
En réponse, ensuite, à un rapport d'experts de l'ONU qui a relevé de graves violations aux droits de l'homme, le régime a annoncé, la semaine dernière, la suspension de sa collaboration avec le bureau local des droits de l'homme de l'ONU, en même temps qu'il a fait voter par ses parlementaires un désengagement de la Cour pénale internationale (CPI).
Qualifiée d'instrument politique d'oppression, la CPI pourrait toutefois connaître de la situation au Burundi pour peu qu'elle en soit saisie par le Conseil de sécurité de l'ONU. Selon les observateurs contactés par Anadolu, le gouvernement burundais est bien conscient de cette possibilité, mais la portée du retrait est surtout symbolique.
"C'est un comportement normal d'un homme [Nkurunziza] qui se sent traqué. Il est dans une logique d'affrontement et ne souhaite en aucune façon changer son approche des problèmes. C'est ce qui explique aujourd'hui sa démarche radicale", commente l'africaniste Hichem Ben Yaïche.
Un comportement d'autant plus "inexplicable" que "le Burundi qui tient tête à la communauté internationale n'a pas les moyens d'une diplomatie aussi offensive", selon le professeur de relations internationales à l'université de Kisangani. "On est parfois tenté de rapprocher l'état d'esprit de Nkurunziza de celui de [Joseph] Kabila [président de la RDC]. Or, la RDC a un sous-sol très riche, exploité par des dizaines de multinationales. Elle a donc les moyens de sa diplomatie offensive. La comparaison ne se tient pas avec un Nkurunziza qui est uniquement dans la surenchère".
L'objectif, en étant dans "la surenchère" et en s'affirmant ainsi comme la seule puissance sur le terrain, serait "d'amener la communauté internationale à négocier avec lui à ses propres conditions", selon Ben Yaïche, directeur de la rédaction, à Paris, de trois magazines dédiés au continent noir.
"On cherche bien à gagner du temps, effectivement, aussi bien contre l'opposition politique que celle armée", confirme pour sa part Patrick Bahala.
De fait, l'ancien chef de rébellion qui a accédé au pouvoir en 2005 après des années de guerre civile, a actuellement "la totale maîtrise de tout l'appareil de l'Etat", selon ces observateurs.
"C'est ce qui explique la relative accalmie sécuritaire, qui n'est pas due à un apaisement social ni à une résolution des causes profondes de la crise", ajoute l'universitaire congolais qui prévoit que "tôt ou tard, le régime sera contraint de revoir à la baisse ses prévisions budgétaires, ce qui exposera le pays à la détérioration du climat social".
Plus de la moitié du budget de ce pays d'Afrique centrale, l'un des plus pauvres du monde, dépend, en effet, des aides internationales. Une population de plus en plus paupérisée et privée, de surcroît, de l'assistance internationale, risque donc de payer le lourd tribut de la situation actuelle, craignent les deux observateurs.