AA/ Tunis/ Safwene Grira
La langue française a échappé à la France dans l'aire géopolitique francophone, a estimé dans une interview avec Anadolu l'africaniste Hichem Ben Yaïche, alors que l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) clôturait à Madagascar son 16ème sommet en présence d'une vingtaine de chefs d'Etat et de gouvernement.
"Aujourd'hui, il y a une appropriation du français par les pays du continent. En témoigne, notamment, un vocabulaire nouveau qui est en train de sillonner l'Afrique", et qu'on appelle, en linguistique, africanisme, témoigne cet éditorialiste tunisien qui rappelle qu'au-delà des 66 millions de Français, la langue de Molière est partagée par 274 millions de personnes à travers le monde.
L'ancien premier ministre français Alain Juppé avait d'ailleurs estimé, récemment, que c'est de l'Afrique, "que dépend le destin de notre langue".
Estimant à la suite de l'écrivain algérien Kateb Yassine que pour les anciennes colonies "la langue est un butin de guerre", Ben Yaïche a reconnu que s'il est "impossible pour les anciens pays colonisés de rompre brutalement avec cet héritage linguistique et culturel", ils pouvaient néanmoins "se l'approprier", en étant en dehors de tout "rapport de soumission".
"Le monde a changé, et la France a subi un déclassement mondial. L'intérêt d'une langue, pour une communauté, c'est de l'assujettir à ses propres rêves, c'est cela la force de l'appropriation", a poursuivi ce rédacteur en chef de trois magazines français traitant de thématiques politiques, économiques et financières africaines.
A la question de savoir si les anciennes colonies de la France sont effectivement en train de tirer profit de cet héritage linguistique, Ben Yaïche a rappelé que la multi-ethnicité a longtemps empêché l'Afrique d'accéder à une forme de modernité, faute d'un socle commun. Le seul moyen de communiquer c'est donc une langue véhiculaire transcendant cette dimension.
Tout en reconnaissant l'existence de "déçus de la francophonie", à l'instar du Rwanda, cet expert a reconnu que la langue française a pu jouer ce rôle.
"La matrice de la modernité n'a pas fonctionné en raison de la segmentation et de l'atomisation du continent. Il y a eu, certes, une vague de nationalisme après les indépendances qui a cimenté les ethnies mais cela s'est dégradé par la suite en raison de la mauvaise gouvernance. Les gens sont revenus vers l'ethnie parce qu'ils n'avaient plus confiance en l'Etat", a poursuivi cet expert.
La désignation par consensus de la Canadienne Michaëlle Jean à la tête de l'OIF, il y a deux ans, correspond ainsi à la nécessité pour la Francophonie de se réinventer et de s'adapter à de nouveaux défis.
Pour consacrer la rupture avec "des décennies de Françafrique", un concept imaginant "un espace d'anciennes colonies totalement gérées par la France qui choisissait jusqu'à ses chefs d'Etat", la Francophonie a renforcé son volet politique, économique et s'est étendue jusqu'aux thématiques écologiques ou sécuritaires.
"Le XVIe Sommet de la Francophonie [qui aujourd'hui 84 membres] aura permis aux chefs d’État et de gouvernement réunis d'aborder les principaux enjeux politiques, diplomatiques, économiques, sociaux et sécuritaires qui touchent notre espace commun, ainsi que les actions menées par la Francophonie sur toutes ces questions", a déclaré Michaëlle Jean, lors de la cérémonie de clôture du sommet, dimanche.
Une "Déclaration d’Antananarivo" adoptée a ainsi souligné "le lien indissociable entre une croissance partagée et un développement durable et responsable pour assurer la stabilité du monde et de l’espace francophone". Ce texte identifie, également, le développement durable et responsable ainsi que l’énergie pour tous comme des "objectifs prioritaires".
"Jean n'a pas le passé d'un ancien président, comme Abdou Diouf (son prédécesseur à la tête de l'OIF). Elle avait, donc, à faire ses preuves et imaginer les moyens de dynamiser la Francophonie. Pour cela, celle-ci devait être économique, puisque l'économie est le pivot du développement", a expliqué Ben Yaïche.
Cette nouvelle tendance n'est pas sans se heurter à des difficultés, toutefois. "Comme la Francophonie est un espace réparti sur trois continents, un espace qui n'a jamais vraiment été structuré, Michaëlle Jean a essayé de baliser le terrain même si la coquille reste encore vide pour l'instant", a expliqué Ben Yaïche.
Le sommet qui a officiellement débuté samedi dernier, au centre de Conférences internationales d’Ivato, à Antananarivo, a réuni plus de 6500 participants, dont 20 chefs d’État et de gouvernement et près de 2500 délégués.
Plusieurs représentants d’organisations intergouvernementales comme l’ONU, l’Union européenne, l’Union africaine et la Banque africaine de développement y ont également pris part.
Les prochains Sommets de la Francophonie se tiendront en Arménie en 2018 et en Tunisie en 2020. L'édition tunisienne correspondra au 50e anniversaire de la Francophonie, dont l'ancien président tunisien Habib Bourguiba est l’un des pères fondateurs, a souligné l'OIF.