AA/ Kigali
Les experts exhortent la France à assumer son rôle dans le génocide de 1994 au Rwanda, lors duquel environ un million de membres de l’ethnie tutsie avaient été tués en l’espace de seulement 100 jours.
Des documents d’archive révèlent, en effet, que l’intervention militaire française à l’époque, sous la présidence de François Mitterrand, dans ce pays d’Afrique de l’est, est allée jusqu’à offrir une protection aux auteurs du génocide.
S’adressant aux médias la semaine dernière, François Graner, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de l’université Paris Diderot, a déclaré que les autorités françaises de l’époque avaient ignoré les signes avant-coureurs du génocide.
« La France a également apporté un soutien militaire intense pour maintenir en vie le régime (génocidaire). Ce soutien s’est poursuivi secrètement pendant et après le génocide », a déclaré Graner, qui étudie les documents liés au rôle de la France dans le génocide rwandais, depuis que le Conseil d’État français l’a autorisé à accéder aux archives de François Mitterrand sur le Rwanda, en juin dernier.
« La France ne peut plus continuer à nier son rôle. Elle ne le reconnaît pas et continue de dire qu’elle n’était pas complice, mais les preuves historiques montrent que c’était bel et bien le cas », a déclaré Tom Ndahiro, un spécialiste rwandais du génocide, à l’Agence Anadolu.
En 2016, le Rwanda a accusé 22 militaires français d'être directement impliqués dans le génocide.
Un rapport de 2017 de Cunningham Levy Muse LLP, un cabinet d’avocats américain mandaté par Kigali, a indiqué qu’il y avait des preuves solides sur l’implication de la France dans le génocide de 1994 au Rwanda.
Le rapport relatait comment des officiels français avaient facilité la circulation des armes vers le Rwanda quelque temps avant le génocide.
Les troupes françaises stationnées au Rwanda dans le cadre de l’opération Turquoise, mandatée par le Conseil de sécurité de l’ONU, ont même créé une zone de sécurité pour aider certains des auteurs à s’échapper vers la République démocratique du Congo, selon le rapport.
Tom Ndahiro a déclaré que d’autres faits émanant des archives nationales de France corroborent ce qui était déjà connu du public.
« Que la France reconnaisse ou non les faits, ce qui a été révélé aujourd’hui montre qu’elle était complice … Ceci est désormais prouvé par des documents historiques », a-t-il dit.
Relations tendues
La question du rôle de la France dans le génocide rwandais avait envenimé les relations entre les deux pays. Le président Français Emmanuel Macron a, cependant, fait preuve, ces derniers temps, d’une approche conciliante après avoir nommé un groupe d’experts pour enquêter sur le rôle de son pays dans le génocide.
L’arrestation du bailleur de fonds présumé du génocide, Felicien Kabuga, en France est également perçue comme un changement dans la politique française, selon les analystes.
Alors que la présidence française avait déclaré que les historiens et les chercheurs qui se penchent sur la période 1990-1994 contribueraient à une meilleure compréhension des faits, elle n’a pas encore revu sa position ou officiellement assumé son rôle dans le génocide.
Naphtal Ahishakiye, le secrétaire exécutif du collectif buka (souvenez-vous), regroupant les associations rwandaises de survivants du génocide, a exprimé l’espoir que le groupe d’experts français nommé par Macron dévoilera la vérité.
Au fil des années, des survivants ont témoigné sur le rôle de la France dans le génocide, et les dernières révélations devraient encore aider à renforcer ces témoignages, a-t-il déclaré à l’Agence Anadolu.
La France était un proche allié du gouvernement génocidaire dirigé par le président de l’époque Juvenal Habyarimana, dont l'assassinat a déclenché les massacres.
Ndahiro a rappelé qu’après la mort de Habyarimana, le président par intérim Théodore Sindikubwabo avait écrit à Mitterrand le 22 mai 1994, remerciant la France pour son « soutien moral, politique et matériel ».
« Cette lettre de Sindikubwabo témoigne davantage de l’implication de la France », a déclaré Ndahiro.
« C’est au gouvernement français d’assumer son rôle dans le génocide », a-t-il ajouté.
« Il ne s’agit pas pour le Rwanda d’accuser la France, mais de mettre à l’index sa version de l’histoire. Quand vous êtes impliqué dans un génocide, vous devez des excuses à l’humanité, au monde entier, parce qu’un génocide est crime contre l’humanité », a-t-il encore noté.
Rendre justice
Pour sa part, Ismaël Buchanan, maître de conférences à l’Université du Rwanda, a demandé à Paris de faire preuve de coopération pour faire éclater la vérité et rendre justice, notant toutefois que la question ne devrait pas affecter les relations diplomatiques bilatérales entre la France et le Rwanda.
« C’est aux deux pays de travailler au renforcement de leur coopération bilatérale », a-t-il déclaré, ajoutant que même si le Rwanda peut maintenir les voies ouvertes sur d’autres questions, il est important de faire justice dans ce dossier.
Selon Ndahiro, l’aval de Paris pour autoriser l’accès aux archives est un bon début qui montre qu’il y a une volonté politique. Il a noté que certaines personnes en France s’opposaient à ce que les archives deviennent publiques pour pouvoir rester dans le déni.
« On attend impatiemment que la France présente des excuses officielles ou montre sa préoccupation d’une autre manière, mais la chose la plus importante est la reconnaissance publique », a déclaré l’universitaire.
*Traduit de l’anglais par Fatma Ben Dhaou