AA/ Tunis/ Kinshasa/ Safwene Grira/ Pascal Mulegwa
Alors qu'elles se faisaient, jusque-là, pressantes, les réactions internationales affichaient, au lendemain de la confirmation par la Cour constitutionnelle gabonaise de la réélection d'Ali Bongo, une résignation devant le fait accompli.
Pour le candidat malheureux Jean Ping, la saisine de la Cour constitutionnelle de fraudes présumées entachant le scrutin du 27 août dernier, n'était que pure formalité, tant il n'était pas "dupe" de son inéluctable déboutement. "J'ai voulu être légaliste. De bonne foi je me suis prêté à l’exercice, prenant la communauté internationale à témoin", expliquait cet ancien président de la Commission de l'Union africaine (UA) dans un récent communiqué.
La plupart des grandes puissances ont "pris acte" de la décision de la Cour constitutionnelle gabonaise, intervenue dans la nuit de vendredi à samedi derniers, en disant toutefois la regretter.
Il n'est plus permis, dès lors, de concéder à la communauté internationale une logique équivalente à celle de Ping, à savoir poursuivre l'extinction des moyens de recours internes avant de redoubler de pressions, juge Patrick Bahala, professeur de relations internationales à l’Université de Kisangani (Est de la RD Congo).
Si l'Union européenne a estimé que "la confiance du peuple gabonais concernant l'intégrité du processus électoral peut, légitimement, être mise en doute" , elle n'en a pas moins appelé à une réforme du système électoral avant de "prochaines élections".
"Il faut reconnaître d'abord, qu'en dépit du dépassement de l'ère de la Françafrique, le Gabon conserve toujours sa place dans la sphère d'influence française. Dès lors, la communauté internationale, à commencer par l'Union européenne qui a implicitement appelé à tourner la page, ne pouvait que s'aligner sur la position française", expliquait cet universitaire congolais à Anadolu.
D'après lui, la France revient de loin puisqu'elle a simplement "constaté", le week-end dernier, que l’examen des recours "n’a pas permis de lever tous les doutes", et appelé l'opposition à sauvegarder "la paix et le bien-être du pays".
Avant même l'embrasement sécuritaire, la France avait pourtant "annoncé la couleur" le soir même du scrutin, par la voix de son parti au pouvoir. Dans un communiqué publié le 28 août dernier, le Parti socialiste (PS), se félicitant de "premières estimations" en faveur du candidat Jean Ping, avait estimé qu'après "plus d’un demi siècle" de gouvernance de "la famille Bongo (...) une alternance serait signe de bonne santé démocratique et un exemple."
Après les émeutes qui ont secoué le pays au lendemain des résultats provisoires donnant Ali Bongo vainqueur, tant le Quai d'Orsay que Matignon avaient sévèrement critiqué le processus électoral, et émis de sérieux doutes sur sa crédibilité.
Sa réaction en demi-teinte, presque décalée, après la décision de la Cour laissent perplexe quant aux véritables intentions de Paris. "Affaiblir le régime Bongo, pour mieux le gérer ensuite" affirme sans ambages Patrick Bahala, qui rapporte à cette même logique les récents nuages dans les relations franco-gabonaises.
De fait, les rapports avec Paris n'étaient plus au beau fixe depuis quelque temps. Témoignent de ce climat délétère, l'arrestation du directeur de cabinet de Bongo, en août 2015 à Paris, et l'ouverture, en France, d'un procès à l'encontre du président gabonais à l'instigation de sa propre demi-soeur dans le cadre d'un conflit d'héritage pour la succession de leur père Omar Bongo, décédé en 2009.
"Il est souvent plus facile de collaborer avec un président mal élu, surtout que la France a des intérêts stratégiques au Gabon, qu'elle entend protéger face à un régime qui a cherché à diversifier ses partenaires économiques depuis quelques années", a ajouté la même source.
Pour le spécialiste de l'Afrique Vincent Hugeux, le dosage des pressions françaises s'inscrit parallèlement dans une logique géopolitique. "Ali Bongo, comme beaucoup de ses pairs en Afrique, Idriss Deby au Tchad, Sassou Nguesso au Congo Brazzaville voisin, (...) jouit de la rente d'une situation géopolitique. [Or] La priorité de la France aujourd'hui, surtout en fin de mandat [les prochaines élections générales françaises auront lieu en 2017], c'est la stabilité et la lutte contre le djihadisme", a récemment déclaré, dans une interview sur la chaîne France 5, ce grand reporter français, auteur de plusieurs ouvrages sur le continent africain.
La France peut avoir "besoin d'îlots de stabilité, par exemple pour des raisons logistiques, de transport de troupes ou de matériels. Si fallacieuse que soit ladite stabilité, [...] tout cela va, après de vertueuses indignations, finir au nom de la Realpolitik par être avalé et digéré", a-t-il expliqué.
Accueillant une base militaire française de 350 hommes, le Gabon avait déjà joué ce précieux rôle par le passé. A la fin des années 1960, Paris avait acheminé des aides, armes et munitions, via le Gabon d'Albert-Bernard (Omar) Bongo, père de l'actuel président, au Biafra voisin qui livrait sa "guerre d'indépendance" contre le Nigéria. De notoriété commune aujourd'hui, l'objectif, alors inavoué de la France de Jacques Foccart, l'omnipotent "Monsieur Afrique" de l'Elysée, était de réduire l'influence du Nigéria anglophone.
Côté international, on tempère car on aspire à ce que la contagion des troubles électoraux ou même communautaires n'enflamme pas encore plus la région. C'est dans ce sens qu'il faudrait interpréter, recommandent des observateurs, les "constations" de la réélection de Bongo tant par Washington que par un pays comme le Tchad, dont le Chef de l'Etat est également président de l'Union africaine (UA).
Le Gabon est frontalier, de fait, d'un Congo avec un autre président "mal élu" et d'un Cameroun qui, selon toute vraisemblance, se transformera en foyer de tension si l'octogénaire Paul Biya est candidat à sa propre succession en 2018.
Le Gabon devrait dès lors être absolument dans ce rôle de tampon sécuritaire, même fragile, dans la région, selon des observateurs, qui rappellent également le voisinage d'une République Démocratique du Congo (RDC) dont on redoute l'embrasement.