AA/ Bujumbura/ Kinshasa/ Tunis/ Yvan Rukundo/ Pascal Mulegwa/ Safwene Grira
Réunis, jadis, sous la bannière coloniale belge du Ruanda-Urundi, les deux petits Etats des Grands Lacs africains entretiennent, depuis des mois, des rapports tendus, menaçant de donner une dimension régionale à la crise qui secoue le Burundi depuis avril 2015.
Des prémices inquiétantes
Mardi, une quarantaine de militaires rwandais ont investi la colline burundaise de Sabanerwa. Si l'incident s'inscrit, d'emblée, dans un "simple" différend frontalier, vu les vieilles prétentions du Rwanda sur cette colline, son occurrence dans un contexte de crise entre les deux pays, soulève bien des craintes.
Alors que le Président rwandais, Paul Kagame, était le seul chef d'Etat étranger à se rendre à l'investiture de son homologue burundais, Pierre Nkurunziza, en 2010, on situe à "l'affaire des cadavres du Lac Rweru" comme le point de basculement dans les relations entre les deux pays. Cette affaire avait été, pendant l'été 2014, l'occasion d'accusations mutuelles sur l'origine des macabres découvertes flottant sur le lac frontalier.
Les relations entre Bujumbura et Kigali se sont particulièrement envenimées depuis l'éclatement de la crise burundaise en avril 2015, née de la candidature de Nkurunziza à un mandat jugé "anticonstitutionnel" par l'opposition et la société civile. Depuis, plus de 1500 réfugiés burundais ont été exclus du Rwanda, et des escarmouches aux frontières sont régulièrement signalées.
Le coup d'Etat raté de mai 2015 contre Nkurunziza a marqué un nouveau tournant. Le Burundi accuse son voisin, depuis, d'héberger et d'armer des opposants voulant renverser le régime de Nkurunziza.
Pour sa part, le Rwanda, qui a déjà été critiqué par la communauté internationale pour de présumées ingérences dans les affaires d'un autre pays voisin, la République Démocratique du Congo (RDC), met en avant des considérations liées à sa "sécurité nationale", d'autant plus que le Burundi accueille, accuse-t-il, des miliciens rwandais impliqués dans le génocide de 1994.
Aux origines des tensions
Rien ne prédisposait, pourtant, ces frères ennemis à entretenir ce rapport belliqueux. Nombreux avaient été les points qui ont unis à travers leur histoire, ces deux petits pays de superficie comparable, ayant expérimenté, tous deux, les affres des génocides et les controverses des troisièmes mandats anticonstitutionnels.
Au-delà des accusations mutuelles de déstabilisation, l'africaniste Hichem Ben Yaïche, situe l'origine de ces tensions dans une "méthode Kagame", visant à imposer un "leadership régional".
Pour le directeur de publication de trois magazines dédiée à l'Afrique, "la dimension ethnique reste fortement présente dans ce conflit dans la mesure où la minorité tutsi qui gouverne le Rwanda est obsédée par sa sécurité", dit-il à Anadolu. "La psychologie façonne aussi la politique. Kagame a bâti une success story qu'il veut à tout prix préserver de l'influence des expériences voisines, la RDC et le Burundi, qui sont presque des Etats faillis (sic.)".
"Pour Kagame, c'est une manière de marquer son territoire. En se montrant intraitable sur un certain nombre de choses, Kagame envoie des signaux de puissance. Il a compris ce dont souffre le continent: le désordre, l'absence de décision. Il traite les crises à chaud, de façon démonstrative", a expliqué Ben Yaïche dans un entretien avec Anadolu.
Lubamba Lombe, professeur de sciences politiques à l'université de Bukavu (Est de la RDC), abonde dans le même sens. Pour lui, "le Rwanda cherche, à travers ces opérations, à obtenir le feu vert de l'Union africaine pour intervenir contre les rebelles hutus protégés par le régime également hutu du Burundi et qui représente un grand danger pour le régime de Kagame et l’ethnie minoritaire tutsi", a déclaré à Anadolu, Lubamba Lombe.
A terme, poursuit l'expert congolais, Kagame poursuit "l’installation d’un régime tutsi au Burundi"
Filip Reyntjens, professeur de droit constitutionnel à l'Université d'Anvers en Belgique, et spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs, situait également, dans une précédente interview avec Anadolu, l'origine profonde du différend dans "ce qui est perçu par Kigali comme un anti-modèle burundais", fondé, dès les années 2000, sur une reconnaissance de l'ethnicité, dont la gouvernance rwandaise tutsi craint l'influence.
"Les relations cordiales observées un moment n'ont jamais été tout à fait honnêtes, en réalité. Il m'était arrivé d'entendre, bien avant ces événements, des officiels burundais s'exprimer de façon négative sur le compte du régime rwandais et, de son côté, le Rwanda a toujours vu d'un mauvais oeil l'anti-modèle burundais", a-t-il déclaré.
Selon l'universitaire belge, la genèse de ce qui est considéré par Kigali comme un "anti-modèle", puise ses sources dans les Accords d'Arusha qui ont préparé la fin de la guerre civile burundaise (1993-2006). Un système de quota ethnique institutionnalisé entre hutus et tutsis avait alors été établi au Burundi. "Un système de reconnaissance de l'ethnicité très performant en termes de pacification ethnique", commente Reyntjens.
La poudrière des Grands Lacs africains:
Jusqu'où ira la crise entre les deux pays de cette région considérée comme une véritable poudrière ? Le scénario de la propagation de la crise avait été évoqué, à demi-mot, par le président rwandais, sous la forme d'une mise en garde: "Le Burundi cherche des causes externes à ses problèmes. Il devrait plutôt chercher des solutions au lieu d'accuser les autres", a déclaré Kagame dans un point de presse à Kigali, il y a quelques mois.
"Cette crise risque de plonger la région des Grands Lacs dans un tourment économique et sécuritaire. La plus grande victime ne sera que la RDC qui partage ses frontières avec le Rwanda et le Burundi, en servant, encore une fois, de base arrière pour de nouveaux exilés du Rwanda et du Burundi" s'alarme le professeur Lubamba Lombe.
Ces craintes, partagées par nombre d'experts, renvoient au scénario des différentes guerres qu'a connues la région, notamment la deuxième guerre du Congo (1998-2003), qualifiée de "première guerre mondiale africaine" en ce qu'elle avait impliqué neuf pays africains et une trentaine de groupes armés.
Aujourd'hui, des observateurs relèvent quelques axes stratégiques qui se dessinent, quoique timidement, mais qui pourraient constituer les ingrédient d'une nouvelle crise régionale.
"Il y a l'axe Burundi -Tanzanie, ce dernier pays regorgeant également de réfugiés hutus. De l'autre côté, on identifie l'axe Rwanda-Ouganda, qui s'est dessiné à la faveur d'une forte coopération économique entre ces deux pays", selon l'universitaire congolais Lombe.
Pour Ben Yaïche, en revanche, seul l'accroissement des provocations de part et d'autre pourra poser "un risque réel pour la région", même s'il considère, a priori, que ces tensions ne vont pas atteindre le stade de la conflagration.
"La région est très fragile, mais elle reste sous surveillance grâce à la présence des Nations unies dans ces pays. Les acteurs eux-mêmes connaissent leurs propres limites", tempère-il.