Analyse, Afrique

Barrage de la Renaissance : Un été des plus chauds en vue (Analyse)

-Les divergences des points de vue entre Le Caire et Addis-Abeba perdurent depuis 9 ans, ce qui laisse entrevoir un été chaud au vu de l’attachement d’Addis-Abeba à remplir le barrage au mois de juillet prochain.

Mourad Belhaj   | 07.03.2020
Barrage de la Renaissance : Un été des plus chauds en vue (Analyse)

Turkey

AA / Istanbul

En oscillant entre la « Puissance douce » engagée pour gagner l’appui de l'étranger, et la « Puissance dure » destinée à rassurer une opinion publique interne, l'Égypte va de l’avant, appuyée sur les démarches américaines et sur ses relations arabes et internationales, pour tenter de marquer des points dans la bataille sur ses droits à l’eau dans le dossier du Barrage de la « Renaissance », sur fond d’inquiétude de voir sa quote-part des eaux du Nil réduite.

De l’autre côté, l'Ethiopie progresse en s’appuyant sur les options d’un jeu électoral imminent (législatives prévues en août prochain), et jouant la carte d’une mobilisation interne motivée et attachée à un avenir prospère. L’Ethiopie joue également la montre en pariant sur la prolongation de la durée des pourparlers jusqu'à atteindre son dessein, celui de parachever la construction d’un barrage qui fera de ce pays la principale source d'énergie électrique en Afrique, avec plus de 6 000 Mégawatts.

Les deux pays, qui ont des divergences de points de vue depuis près de 9 ans, depuis la pose de la première pierre du barrage, s’attendent à un été qui se profile chaud, compte tenu de l’attachement d’Addis-Abeba au remplissage du barrage en juillet prochain, en arguant que « la terre est la notre, l'eau est la notre et l'argent avec lequel le barrage de la Renaissance est construit est notre argent et aucune force n’est en mesure de nous empêcher de le construire ».

Cette menace a été suivie d'un refus égyptien que des observateurs ont lié avec la présidence par le chef de l’Etat, Abdelfattah al-Sissi, d’une réunion militaire de haut niveau au siège du ministère de la Défense après avoir eu, deux jours auparavant, un entretien téléphonique avec le président américain Donald Trump, avec qui il a évoqué le Barrage de la Renaissance.

L'Egypte ne peut plus attendre, selon des observateurs du dossier, dès lors que les résultats de plusieurs « années de vaches maigres » des négociations avec Addis-Abeba n’ont pas atténué le palier d’inquiétude officielle ou populaire, d‘autant plus que la menace éthiopienne de l’approche du début du remplissage du barrage est en voie de concrétisation.

Notons que la construction du barrage a été achevée à hauteur de 70%, à la fin du mois de décembre 2019 tandis que l’ouvrage sera entièrement construit au courant de l’année 2023.

** L’Egypte…Escalade des "plans de confrontation internationale"

A partir de là, les options disponibles pour le Caire semblent plus proches de l’escalade des "plans de confrontation internationale", depuis que l'Egypte a décidé, fin 2017, d'entrer dans la « phase de l’association de la Communauté internationale à la connaissance des détails », pour reprendre les propos tenus à l’époque par son ministère des Affaires étrangères à l'époque.

L'option de recourir davantage à la Communauté internationale, d’intensifier les pressions américaines à l’encontre de l'adversaire éthiopien et de neutraliser de potentiels soutiens de l’Ethiopie, tels que la Chine et Israël, avec qui Le Caire entretient de bonnes relations, cette option deviendra le parcours obligatoire le moins coûteux en termes de pertes avant d’atteindre la case de l'arbitrage international, une voie empruntée par l’Egypte, avec succès, plus d’une fois pour faire face à Israël, il y a de cela des décennies.

A ce stade au moins, l’intensification des pressions américaines constituera la préoccupation majeure, d'autant plus que l'Egypte a paraphé l'Accord du Processus de Washington des négociations tripartites, entamées depuis quatre mois mais marquées par une absence notoire, celle de l’Ethiopie. L’Egypte a, affirmé, de son coté, que l’accord en question est un accord équitable.

Concomitamment à cela, l'Egypte continuera de « démanteler » et de résoudre ses crises avec les pays du Bassin du Nil et de polariser d'autres pays africains pour imposer un étau diplomatique et exercer des pressions à partir de la profondeur africaine, d’autant plus qu’elle a réussi à maintes reprises à obtenir un appui des pays arabes et du Golfe au cours de ces derniers mois s’agissant particulièrement du dossier du Barrage de la Renaissance, à la faveur de résolutions de soutien de la Ligue des Etats Arabes et de Déclarations des pays du Golfe.

La politique de l'Egypte ne sera pas similaire à toute attitude qui sera en phase avec ce qui est soulevé dans les réseaux sociaux et les médias, qui évoquent une frappe militaire ou des plans de renseignement alternatifs ; l’Egypte ayant délibérément investi la scène internationale pour marquer des points qui recueillent un plus grand consensus, le tout dans une région instable et avec des coûts militaires onéreux, ce qui est de nature à porter atteinte aux projets nationaux et aux efforts visant à attirer des investissements.

Ajoutons à cela le fait que le gouvernement égyptien a préféré ne pas répondre favorablement à des plans parlementaires élaborés à l'avance pour annuler la Déclaration de principes signée en 2015 entre les trois pays (Egypte, Soudan et Ethiopie), afin de ne pas compromettre son option de négociation à l’échelle internationale, qu'elle juge plus compatible avec ses intérêts en cette phase sans revenir à la case départ, ce qui rend, justifiée et argumentée, sa position formulée dans toute plainte déposée, que ce soit à l’échelle africaine ou internationale, pour arrêter la construction du barrage ou son remplissage.

Les prochains mois de l'été seront décisifs pour déterminer l’option à suivre, en l’occurrence, continuer sur la voie de l'intensification, jusqu’ la fin, des plans de confrontation internationale, ou renverser la table. Le cas échéant, les scénarii de la confrontation nécessiteront une attitude plus ferme et des décisions fatidiques, lourdes de conséquences.

** L’Ethiopie… « Un pas en avant, deux pas en arrière »

A l’opposé, l'Ethiopie ne s’aventurera pas - comme à son habitude tout au long des années précédentes - à se laisser entraîner dans des positions décisives dans les négociations sur le Barrage de la Renaissance, et continuera, simultanément avec la construction du barrage, à répondre avec réserve aux mesures internationales, en adoptant une attitude qui peut être résumée comme suit : « Un pas en avant, deux pas en arrière ».

A l’approche de la tenue des élections législatives en Ethiopie, prévues en août prochain, et compte tenu de l’existence d’un passif de profonds différends dans la gestion des affaires du pays, le ton, la teneur et la surenchère dans les déclarations iront crescendo, du genre « Aucune force n’est en mesure de nous empêcher de construire le barrage », voire les critiques adressées aux Etats-Unis ou encore s’abstenir d’assister la réunion de Washington pour signer l’Accord sur le Barrage.

Cette attitude sera accueillie avec compréhension par certaines instances internationales qui considéreront l'escalade éthiopienne dans le dossier du Barrage de la Renaissance comme étant de la propagande électorale et une tentative du Régime du Premier ministre, Abiy Ahmed, de gagner en popularité, bien que cela semblera difficile à supporter par l’Egypte, tout particulièrement, au plan populaire.

Cependant, l'escalade de l’Ethiopie à l’égard de Washington pourrait soulever des soupçons quant à l’existence d’un accord préalable, au vu des intérêts communs liant les deux capitales, d’autant plus que cette escalade intervient quelques jours après une visite du Secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo, en Ethiopie, au cours de laquelle il a évoqué la possibilité de résoudre la crise du barrage dans un laps de quelques mois, bien que la date de signature de l'accord soit proche.

Cette éventualité peut être réfutée par l'entretien téléphonique du président américain Donald Trump avec son homologue égyptien Abdelfattah al-Sissi, il y a de cela quelques jours. Trump avait affirmé la poursuite des efforts déployés par Washington pour parvenir à la signature de l'accord sur le Barrage de la Renaissance. Cet entretien téléphonique au sommet a été suivi le lendemain de l’escalade du ton du côté de l’Ethiopie par un second entretien téléphonique entre Mike Pompeo et son homologue égyptien, Sameh Chokri.

Néanmoins, le ton de la diplomatie éthiopienne bien qu’il se soit légèrement élevé, reprendra probablement son palier ordinaire, dans le cadre de l’apaisement des crises qui entourent le dossier du barrage, en défendant le fait qu'Addis-Abeba exerce sa souveraineté sur ses richesses, et qu'elle n’envisage pas de bloquer les négociations techniques ou politiques, tout en caressant l’espoir de gagner plus de temps et d’engranger de meilleurs résultats.

L'Ethiopie pourrait gagner plus de temps en insistant sur l'activation de la demande formulée par Abiy Ahmed à l’adresse du président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, de mener une médiation dans les négociations sur le Barrage de la Renaissance, étant donné que son pays assume actuellement la présidence tournante de l’Union africaine en 2020, après avoir succédé à l'Egypte.

L’absence de l'Ethiopie lors de la dernière réunion de Washington, à la fin du mois de février écoulé, prétextant « mener de plus amples consultations internes », peut être un scénario à rééditer à un stade avancé mais avec des méthodes similaires, et parvenir ainsi à une impasse.

Au delà de toutes ces éventualités, Abiy Ahmed bénéficiera du fait d’injecter du sang neuf dans la politique étrangère de son pays depuis son accession au pouvoir, qu’il s’agisse au plan continental ou mondial, notamment, avec la Chine, les Etats-Unis et Israël, ou avec les pays du Golfe pour s’octroyer une plus grande marge de manœuvre quant à ses options dans le dossier du Barrage de la Renaissance, qui, selon lui, représente une porte pour le développement, alors que d’autres parties estiment qu’il s’agit d’une porte d’accès à un pouvoir sur le cours du Nil.

Cependant, la crise du Barrage de la Renaissance, qui a commencé lentement et dure depuis 9 ans sans atteindre un but, gardera allumée l'étincelle de la « guerre froide » entre l’Egypte et l’Ethiopie, bien que le processus officiel était ponctué de rounds de concertations ou d’affrontements, alors qu'il est quasiment certain que le Soudan restera à égale distance des deux jusqu'à nouvel ordre.

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