Par Dr. Murat Yigit*
Le président français Emmanuel Macron a visité le Cameroun, le Bénin et la Guinée-Bissau le mois dernier, son premier voyage sur le continent après sa réélection. Afin de comprendre la visite de Macron, et les objections contre sa vision de l'Afrique, nous devons nous rappeler l'histoire depuis le début.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays européens se trouvent dans un état d'épuisement et de dépression. Les empires coloniaux de la Grande-Bretagne et de la France ont compris qu'ils ne pouvaient plus maintenir l'ordre colonial. À cette époque, le monde entier se concentre sur la guerre d'indépendance de l'Algérie, ainsi que sur le génocide et les crimes de guerre commis par la France. La France élabore des plans pour établir un nouvel ordre dans les terres coloniales en dehors de l'Algérie afin de préserver sa sphère d'influence tandis que les pays coloniaux acquièrent leur indépendance.
Le processus de la Communauté française, c'est-à-dire la préparation de la décolonisation, débute en 1957. Le général Charles de Gaulle, arrivé au pouvoir en 1958, poursuit ce processus avec son ami proche Jacques Foccart. Foccart est connu comme le père de l'ordre néo-colonial appelé aujourd'hui "Françafrique". La Françafrique, qui règne surtout en Afrique subsaharienne, est le nom des opérations secrètes, des interventions, des réseaux d'intérêts néocoloniaux, des activités commerciales illégales et de l'hégémonie incarnée par ces derniers depuis des décennies.
Les élites politiques des pays africains nouvellement indépendants ont été déterminées par les médias, les réseaux personnels et les sources de soutien financier pendant le processus de décolonisation. Nous devons noter que toutes les élites ont été éduquées en France métropolitaine, et que la culture française était donc dominante parmi elles. D'autre part, pour comprendre ce qui est arrivé aux leaders politiques anticolonialistes, il suffit de se remémorer ce qui est arrivé à Félix-Roland Moumié, un médecin et homme politique camerounais. Il a payé le prix de son idéologie politique anticoloniale en étant empoisonné à mort en Suisse par les services secrets français du SDECE en 1960.
Les élites militaires et bureaucratiques civiles étaient instruites et avaient servi pendant des années au nom de la République française. Beaucoup d'entre eux avaient des problèmes avec leur appartenance aux États africains nouvellement établis. Ils considéraient leurs propres pays comme sous-développés, et méprisaient leur peuple et leurs hommes politiques. Dans ces conditions, le premier coup d'État militaire en Afrique subsaharienne a eu lieu au Togo en 1963.
Après la fin de la guerre avec l'Algérie en 1962, ce coup d'État, réalisé par les soldats qui avaient quitté l'armée française et étaient retournés dans leurs pays respectifs, a eu lieu au su et avec le consentement de la France. Foccart le confirmera dans ses mémoires : sur une partie importante des 214 coups d'Etat militaires qui ont eu lieu sur le continent africain, la France a une influence explicite ou implicite, directe ou indirecte.
Quant à l'élite économique, les deux sources de richesse dans les États nouvellement établis étaient l'appareil d'État et les capitaux étrangers. Si les États d'Afrique francophone ont été soutenus par l'aide extérieure de la France, l'économie avait également besoin des investissements français. Inutile de dire que dans ces conditions, les acteurs économiques partenaires des entreprises françaises se sont renforcés.
Foccart établissait des liens directs avec les élites des pays décolonisés. En établissant des relations amicales avec certains, et des relations basées sur l'intérêt personnel avec d'autres, il avait rapidement construit un réseau néocolonial. Les relations directes ont rendu la Françafrique plus durable ; pourtant, tout cela ne suffisait pas. Des dépendances politiques, juridiques, financières, militaires et culturelles étaient également nécessaires à la réussite de la Françafrique. Les accords de défense et de coopération militaro-technique ont assuré à la France le droit de former des soldats locaux pour intervenir dans le fonctionnement institutionnel des armées. Grâce aux accords militaires, la France a perpétué sa puissance militaire en Afrique sub-saharienne et n'a même pas eu besoin d'établir des bases militaires dans toute la région. Les "coopérants", les "conseillers militaires", les "spécialistes militaires", les ENVR (écoles militaires régionales sur le continent africain) ont toujours fait vivre un réseau militaire français fort dans la région. Un impact évident de tous ces acteurs sur la sécurité intérieure des Etats et la survenue des crises a pu être observé.
Jean-Bédel Bokassa, qui a renversé le président David Dacko de la République centrafricaine par un coup d'État militaire le premier jour de 1966 (coup d’État de la Saint-Sylvestre), a bénéficié du soutien total de la France lorsqu'il a établi une dictature dans le pays. Il a immédiatement déclaré son empire (!) après que l'opposition ait été éliminée de manière meurtrière. Le scandale de corruption de Bokassa avec l'ancien président français Valérie Giscard D'Estaing, connu sous le nom d'affaire des diamants, est bien connu car il a été couvert dans les médias. En 1996, Bokassa, destitué par un coup d'État militaire soutenu par la France, a affirmé dans une interview que la France n'avait toujours pas payé l'uranium qu'elle avait extrait de la République centrafricaine. Aujourd'hui, la France, qui produit de l'énergie avec ses 58 réacteurs nucléaires, se procure un tiers de l'uranium dont elle a besoin en République centrafricaine et deux tiers au Niger.
Les pays d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale avaient également subi des pressions pour avoir utilisé le franc CFA avant d'obtenir leur indépendance vis-à-vis de la France. Une partie importante des dépôts de ces devises, qui sont encore en circulation aujourd'hui, est stockée dans des banques françaises conformément aux accords. La République de Guinée, dirigée par Ahmed Sekou Touré, qui a refusé d'être incluse dans la zone du Franc CFA et a instauré sa propre monnaie, a été sévèrement punie.
En 1959, les services secrets français larguent des sacs remplis de faux francs guinéens, imprimés en France, depuis des hélicoptères et des avions à travers tout le pays. Cette opération, connue sous le nom d'"Opération Persil", a duré des mois, jusqu'à laisser l'économie guinéenne dans une situation difficile. Touré a été exposé à de nombreuses tentatives d'assassinat et de coup d'État jusqu'en 1984. La France, qui a fait de son autorité sur la zone CFA un élément d'oppression et de sanctions à l'égard des États africains, a dévalué le franc CFA de 50 % pendant la période Mitterrand. Un autre pays sanctionné pour le Franc CFA fut le Mali.
Paris, qui dispose d’un Conseil présidentiel pour l'Afrique (cellule africaine) depuis Jacques Foccart, définit la politique étrangère africaine comme le "domaine réservé du Président de la République" qui signifie "le domaine réservé au Président français". La terminologie informelle utilisée pour les pays ex-coloniaux donne une idée claire de l’univers de sens de la Françafrique. L'attitude hégémonique de la France à l'égard de ses anciennes colonies n'est ni historique ni périodique mais systématique.
L'histoire sanglante de la Françafrique provoque bien plus qu'une crise de confiance entre la France et les États africains d'aujourd'hui, elle affaiblit également les liens hégémoniques. Le fait que le ministre béninois des Affaires étrangères, Aurélien Agbénonci, époussette son épaule après avoir été touché par Macron pourrait rendre les choses plus significatives.
*Traduit de l'anglais par Cécile Pani
*L'auteur est un universitaire spécialisé dans les études africaines.
*Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de l'Agence Anadolu.
news_share_descriptionsubscription_contact
