AA / Casablanca (Maroc) / Mohamed Taleb
La Cour des comptes marocaine a livré lundi dernier son rapport 2015 retraçant un bon nombre de dysfonctionnements de la gestion de la chose publique. Un énième diagnostic agrémenté de pistes de redressement qui met l’Exécutif en place face à ses responsabilités de s’engager sur la voie des réformes.
Quand la plus haute juridiction financière marocaine, érigée en institution constitutionnelle depuis 2011, frappe, elle frappe fort et tout le monde prend à son grade. Cette fois-ci, dans son rapport relatif à l’exercice budgétaire de 2015 rendu public lundi, l’instance pilotée par l’ancien Premier ministre (2002-2007), Driss Jettou, a levé de nouveaux coins du voile sur les irrégularités et anomalies qui gangrènent le tissu administratif et productif marocain.
Entre la Direction des domaines de l’Etat en passant par l’Office national des chemins de fer (ONCF), le Fonds de l’équipement communal (FEC), le Fonds de développement rural et des zones de montagne (FDRZM) etc., les magistrats de la Cour ont mis au grand jour d’innombrables lacunes qui sont longtemps restées sous le tamis.
La particularité du présent rapport réside dans le fait qu’il a mis la lumière sur les dysfonctionnements touchant des secteurs transverses tels que la gestion des stocks de sécurité (gérés par des acteurs privés au Maroc), mais aussi sur des indicateurs macro-économiques inquiétants tels que la dette et l’emploi. La moisson des défaillances, carences, anomalies et dérives…, interpelle le gouvernement et le parlement à plus d’un titre.
Risque de perte de la souveraineté financière
Après avoir rappelé le redressement des finances publiques entre 2012 et 2015 (baisse du déficit budgétaire de 7,2 en 2012 à 4,1% en 2013), la Cours des comptes a souligné que «la situation des finances publiques a rencontré de nombreuses difficultés, en particulier, le niveau élevé de la dette du Trésor, dont l’encours a atteint 629,2 milliards de dirhams, soit 64,1% du PIB, contre 63,5% en 2014, sachant que la dette publique globale – plus de 800 Milliards de dirhams (80 milliards de dollars) -, y compris la dette garantie par l’Etat, a augmenté de plus de deux points du PIB pour s’établir à près de 81% du PIB ». Un ratio qui a augmenté depuis le temps actuellement, l’endettement public a dépassé les 82% du PIB, voire frôle les 84%.
«En ce qui concerne l’économie marocaine, qui est une économie labellisée « median income », ce ratio qui excède 81% est très alarmant dans la mesure où l’économie marocaine ne doit pas dépasser les 67% de PIB », commente l’économiste, Najib Somoue.
D’après lui, cette situation est porteuse de plusieurs risques parmi lesquels la perte de la souveraineté financière. « A n’importe quel moment, il est possible d’exercer une tutelle économique sur le pays de la part des bailleurs de fonds, notamment, le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale ».
L’engrenage de la dette
«Ce qui peut impacter, affirme-t-il, la qualité des services publics et au même temps freiner l’investissement social du moment que les bailleurs de fonds vont chercher à orienter les investissements de l’Etat de façon à les minimiser pour que celui-ci puisse honorer ces engagements ».
Même son de cloche chez le conseiller juridique et financier, également expert en stratégie et management des risques, Fakir El-Mehdi, qui considère que la Cour des comptes « ne se voile pas la face et dit les choses telles qu’elles sont ».
« Les politiques menées aujourd’hui ne permettent pas de réaliser les objectifs escomptées en matière d’un vrai décollage socio-économique. La situation actuelle urge, notamment, en matière d’endettement public », indique Fakir.
Le recours inouï à la dette en est une révélation de cet échec, pour cet économiste. « La Cour des comptes a estimé ce ratio à 82% de PIB alors qu’on ne doit pas dépasser les 63 à 64% pour une économie similaire à la nôtre », s’inquiète l’économiste.
Afin de sortir de cet engrenage, le docteur en économie de l’Université Bordeaux IV, Najib Somoue, estime que « L’Etat marocain est appelé à diversifier ses méthodes de financement et à essayer d’aller vers d’autres marchés de financement, notamment, le marché obligataire ou le financement en co-investissement comme ce que le Maroc est en train de faire avec des pays comme la Chine et probablement avec la Russie dans les années à venir ».
L’emploi parent pauvre des politiques publiques
Dans son rapport, la Cour des comptes a, tout en énumérant les réalisations des différents programmes de développement en 2015, notamment, le Plan Maroc vert (PMV), et le Plan d’accélération industrielle, mis le doigt là où le bat blesse : le difficile accès au financement qui ne permet pas l’augmentation des capacités d’investissement et, partant, la création d’emplois.
«Nous avons un phénomène de désindustrialisation et de destruction de l'emploi, un problème de mise à niveau de nos structures, un problème de symbiose et de synergie entre les politiques publiques », a relevé Fakir El Mehdi.
« Tout cela a été mis en évidence par la Cour des comptes », dit-il. Celle-ci exige, entre autres, « une adaptation et une actualisation des stratégies sectorielles avec la participation des acteurs économiques et sociaux, ainsi que l’amélioration du climat des affaires ».
En attente de cette reprise du dynamisme de l’entreprise marocaine, la Cour a soulevé le ralentissement des activités non agricoles qui s’est traduit par un marasme au niveau du marché de l’emploi en 2015. Une tendance qui, faut-il le noter, ne semble pas changer de donne jusqu’à nos jours. Durant cet exercice (2015), le nombre de postes d’emploi créés n’a pu dépasser 33.000, contre 129.000 par année en moyenne entre 2003 et 2014.
Le nécessaire changement du modèle économique
Si le taux moyen d’emploi au niveau national a reculé en trompe l’œil à 9,7%, en revanche au «niveau de la population jeune, de 15 à 24 ans, ce taux s’est aggravé pour s’établir à 27,9% au niveau national et à 39% dans le milieu urbain», s’alarme l’instance dirigée par Driss Jettou.
Face à cette situation, l’économiste Najib Somoue recommande, à l’instar de la majorité des économistes marocains, voire des conjoncturistes du royaume (Haut commissariat au plan, Banque centrale et autres), de jeter les jalons d’un nouveau modèle de développement.
« Il faut changer de modèle économique pour qu’on puisse surmonter la situation de saturation stratégique parce qu’on a beau essayer d’investir et de trouver des solutions au fléau du chômage, mais la situation ne cesse de s’aggraver", a-t-il dit.
En même temps, soutient-il, il faut encourager l’entrepreneuriat, car l’explication de la chute de l’emploi est simple:l ’Etat se désengage du recrutement dans la fonction publique, c’est un choix stratégique qui a été fait par le gouvernement sortant et consolidé dans le programme de l’actuel gouvernement dirigé par Saâd Eddine El Othmani.
A noter par ailleurs que la juridiction financière, qui a effectuée 28 missions de contrôle en 2015, a saisi le ministre de la Justice de huit affaires pour des faits de nature à justifier des sanctions pénales.
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