AA/ Tunis / Fatma Ben Dhaou
Mardi 15 juin 2021. La Cour de cassation de Tunis décide la libération du président du Parti Qalb Tounes et ex-candidat à la présidentielle en Tunisie, Nabil Karoui. Quelques heures après, karoui quitte la prison de Mornaguia (ouest de Tunis) et sera accueilli par des membres de sa famille, notamment sa femme et son frère, et nombre de ses partisans en liesse. Un énième chapitre d’une interminable affaire vient de se clore, relançant le débat qui a accompagné ce dossier depuis le premier jour.
Y a-t-il eu un acharnement contre l’ex-candidat à la présidentielle à travers un procès qui a viré au règlement de compte comme l’affirment ses partisans ? Ou l’affaire est -t-elle un simple dossier judiciaire de corruption financière comme le jurent ses détracteurs ? Ou un peu les deux ? Eléments de réponse.
I Watch, une pièce maîtresse dans l’affaire
En 2016, l'ONG I Watch accuse Nabil Karoui, homme d’affaires et homme politique, de blanchiment d'argent et de détournement de fonds vers l'étranger, via des sociétés-écran. En 2017, un enregistrement fuite sur les réseaux sociaux où Karoui appelle à s'en prendre aux dirigeants de I Watch, qu'il qualifie de « traîtres » et d'« agents de l'étranger », et appelle à publier un reportage bidon à leur encontre (justifié par ses proches comme étant une réaction « à chaud »).
L’ONG I Watch est, en effet, une pièce maîtresse dans l’affaire Karoui. Hazem Ksouri, avocat, activiste et militant des droits civiques revient sur le rôle de cette organisation, dans un entretien accordé à l’Agence Anadolu.
« L’affaire a démarré avec I Watch, cette ONG tunisienne avec des extensions internationales. C’est le relais de Transparency International en Tunisie. Il faut rappeler que Transparency International, qui a des liens avec le Fonds monétaire international, avait fait une demande, au temps de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali, pour ouvrir un bureau en Tunisie. Ben Ali avait opposé une fin de non-recevoir, arguant que l’organisation interférait dans les affaires internes des pays », note Hazem Ksouri.
Et d’ajouter : « La lutte contre la corruption est une cause noble en soi, mais ce n’est pas aux associations, dont certaines sont liées à des agendas extérieurs, de le faire, notamment dans les pays qui n’ont pas encore bâti une démocratie et des institutions solides ».
Youssef Chahed et le grand coup de balai anticorruption
Le 8 juillet 2019, alors que Youssef Chahed est premier ministre (août 2016-février 2020) et que son opération mains propres, lancée en grandes pompes deux années auparavant, battait son plein, l’affaire Nabil Karoui défraie la chronique de nouveau. Cette fois, Nabil Karoui n’est plus uniquement un homme d’affaire sulfureux qui avait des liens inextricables avec toute la sphère politique en Tunisie et qui avait notamment aidé Béji Caïd Essebsi (Président tunisien de décembre 2014 à juillet 2019) à mettre sur pied le parti Nidaa Tounes. Il était devenu candidat à l’élection présidentielle et grand favori selon les sondages.
Dans le cadre des accusations portées contre lui en 2016, Karoui est inculpé pour blanchiment d'argent, de même que son frère Ghazi, ses biens sont gelés et il est interdit de sortie du territoire. Il est arrêté le 23 août, à trois semaines du premier tour de la présidentielle, à la suite d'un mandat d'arrêt émis par la chambre d'accusation de la Cour d'appel de Tunis. Ses partisans crient, aussitôt, au complot et son parti dénonce « des pratiques fascistes ». Malgré son arrestation, sa candidature à la présidentielle est maintenue, n'ayant pas été à ce jour condamné par la justice, ni privé de ses droits civiques. C’est sa femme, Salwa Smaoui, qui sillonnera la Tunisie et terminera la campagne électorale à sa place.
Petit détail qu’il faut peut-être mentionner : Youssef Chahed était lui aussi candidat dans la course à la présidence.
« Il faut peut-être remonter à cette guerre anticorruption, menée tambour battant par Youssef Chahed, pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de l’affaire Karoui. C’est une guerre qui a été mise à l’œuvre à la va-vite. Il s’est avéré par la suite que la majorité des dossiers étaient vides et que la manœuvre viserait, dans plus d’un cas, à éliminer des adversaires. D’ailleurs plusieurs personnes mises à l’arrêt dans le cadre de ce grand coup de balai ont été innocentées par la suite », affirme Me Ksouri.
Tentative d’amender la loi électorale : l’indice de trop
Mais l’affaire Karoui ne s’est pas jouée uniquement dans les centres d’arrêt et les cours de justice. Un autre round, en apparence sans lien direct avec l’affaire, a eu lieu au Bardo, sous la coupole du Parlement tunisien.
En juin 2019, à quelques mois du scrutin législatif et alors que le parti de Karoui, Qalb Tounes, est placé en tête des intentions de vote, le gouvernement propose en urgence de modifier la loi électorale, en vue d’interdire la candidature des personnes ayant fait des dons à la population, bénéficié de financements étrangers ou de publicité politique au cours des douze mois précédant une élection, ou possédant un casier judiciaire. Le projet d’amendement semble être taillé sur mesure pour le fondateur de Nessma TV et de l’association caritative « Ness el-khir » rebaptisée « Khalil tounes », qui déchire dans les sondages. Le 11 juin, un sondage Sigma placera le Bizertin quinquagénaire en tête des deux scrutins. 25 % d'intentions de vote au premier tour de la présidentielle, 29,9 % aux législatives. Un véritable séisme politique pour l’establishment tunisien qui n’avait pas vu venir l’animal politique. Le « Berlusconi tunisien », comme l’appellent ses détracteurs, dérange. Jusqu’à dans les plus hautes sphères de l’Etat.
Le 18 juin 2019, ces amendements controversés sont adoptés par l'Assemblée des représentants du peuple, mais ne sont finalement pas mis en œuvre à la suite du refus du Président Béji Caïd Essebsi de les signer.
« La politique d’intimidation contre Nabil Karoui a réellement commencé avec cette tentative d’amender la loi électorale. C’est à ce moment-là que l’affaire a, ouvertement, pris une tournure politique », nous confie Hazem Ksouri.
« Une affaire juridique enveloppée de politique »
Ainsi, durant les différentes étapes du procès de Nabil Karoui, les aspects juridique et politique n’ont eu de cesse de se côtoyer, donnant lieu à une polémique qui a fait couler beaucoup d’encre.
Fatma Ben Abdallah Karray, analyste politique, ancienne rédactrice en chef du journal Al-Chourouk et ancienne chroniqueuse à la chaîne Nessma TV, parle d’une « affaire juridique enveloppée de politique ».
« Sans rentrer dans les détails d’un dossier toujours en cours, je tiens à dire que l’affaire Nabil Karoui, comme on l’appelle, est une affaire juridique enveloppée de politique. L’affaire remonte à plusieurs années, mais n’a été propulsée sur le devant de la scène qu’après que le principal concerné était devenu un acteur clé de la scène politique tunisienne, à travers les résultats des sondages qui le plaçaient en 2019 en tête du peloton », affirme-t-elle à l’Agence Anadolu.
Et de noter : « Cette affaire aurait pu être une simple affaire juridique, mais force est de constater qu’un aspect politique ne cesse d’y être inséré, à chaque phase du procès. C’est une affaire où le juridique et le politique se relayent. Et ce méli-mélo est principalement dû à la conjoncture actuelle en Tunisie, caractérisée par l’absence de stabilité politique ».
« Malgré tout, la solution à cette affaire est juridique et non politique », conclut-elle.
Hazem Ksouri parle, lui aussi, d’une « odeur politique qui se dégage d’une affaire juridique »
« Au moment où Karoui était entré en prison, une odeur politique s'était dégagée de cette affaire. Et quand Karoui a été libéré mardi, on a senti la même odeur. Il faut remonter à la nature des rapports que Nabil Karoui entretenait avec le Mouvement Ennahdha. Au moment des élections, en 2019, les dirigeants nahdhaouis traitaient Karoui de corrompu. Depuis, il y a eu un revirement et ceux-là même qui le traitaient de tous les noms disent aujourd’hui qu’il était victime d’une injustice et qu’il allait sortir de prison tôt ou tard. Ceci n’est pas fortuit », nous confie-t-il.
Dans cette affaire aux mille facettes, rien n’est, décidément, fortuit. Dans ce grand puzzle où le juridique et le politique font du coude-à-coude, toutes les pièces sont étroitement liées.
Fraîchement sorti de prison, Nabil Karoui, lui, savoure sa victoire temporaire, et se prépare au meilleur … comme au pire.
En 2015, lors d’un entretien avec le magazine français « Le point », Béji Caïd Essebsi expliquait que Nabil Karoui était « un immense ami », mais considérait son entrée en politique « comme une connerie ». Une phrase qui sonne toujours comme une prémonition …
.
news_share_descriptionsubscription_contact
