AA- Bangui -Thierry Brésillon
La situation en Centrafrique s’est établie dans un statu quo fragile, émaillé de pics de violences périodiques, alors que se poursuit l’exode des musulmans du Sud-Ouest. Un gouvernement de transition sous la présidence de Catherine Samba-Panza, appuyé par des forces africaines (la MISCA) et françaises (Sangaris), a pour mission de restaurer l’Etat et de préparer des élections. Ce scénario est néanmoins menacé par de véritables bombes à retardement qui pourraient plonger le pays dans une crise durable.
La radicalisation des anti-balaka
Le 26 mars, le commandant de la MISCA, le général Mokoko, a déclaré que « les anti-balaka seront désormais considérés comme des ennemis et traités comme tels », après plusieurs attaques contre les forces africaines à Boali et à Bangui, les 23 et 24 mars, au cours desquelles un militaire congolais a trouvé la mort. Néanmoins, cette déclaration, qui fait suite à celle de la Présidente Catherine Samba-Panza qui les qualifie « d’ennemis de la paix », relève davantage d’une réaction que d’une stratégie définie pour endiguer le phénomène et pourrait conduire à la radicalisation des anti-balaka.
Ces milices, formées en réaction aux exactions de la Seleka, sont à présent à l’origine des violences contre les populations musulmanes dans le but proclamé de les contraindre à quitter le pays.
Elles agrègent d’anciens militaires des Forces armées centrafricaines (FACA), des jeunes villageois et des jeunes urbains aux marges de la délinquance. Elles sont instrumentalisées par les partisans de l’ancien Président Bozizé, mais n’obéissent plus ou moins qu’à des chefs locaux.
Malgré la cruauté de leurs attaques contre les musulmans, les cas de cannibalisme attestés par des témoins, leur dérive vers le pillage y compris au détriment des chrétiens, ces milices bénéficient d’une certaine complaisance chez une partie de l’opinion qui met à son crédit d’avoir chassé les musulmans, considérés comme des complices de l’ex-Seleka.
Difficiles à encadrer politiquement, affranchis de toute structure hiérarchique militaire, traumatisés par les exactions de la Seleka, grisés par leur pouvoir, les anti-balaka constituent un facteur durable d’instabilité, qu’une confrontation armée ne suffira pas seule à réduire.
La patience limitée des ex-Seleka
Les groupes politico-militaires qui constituaient la coalition de rébellions qui a porté Michel Djotodia au pouvoir le 24 mars 2013 (destitué le 10 janvier 2014), ont été regroupés à partir de la mi-décembre dans différents camps à travers le pays.
Deux de ces camps sont situés aux abords de la capitale, le camp RDOT et le camp Béal, en dehors desquels ils sont exposés à une vindicte populaire meurtrière. Ils ont, en effet, commis de nombreuses exactions notamment, début décembre, après l’offensive des anti-balaka sur Bangui, le 5 décembre.
Leur présence entretient une forte tension dans la capitale. Elle est ressentie comme une menace permanente par la population environnante et sert parfois de prétexte au lynchage de musulmans suspectés d’appartenir à la Seleka. La rumeur de leur cantonnement dans un site plus proche du centre-ville suscite régulièrement des poussées de violence. Leurs représentants politiques au sein du gouvernement sont réticents à leur éloignement de la capitale, craignant d’affaiblir leur position politique.
L’opération de DDR (désarmement, démobilisation, réinsertion) dont ils sont censés bénéficier est sans cesse différée en raison du refus des bailleurs de fonds internationaux, échaudés par les détournements observés lors de précédentes opérations de DDR en Centrafrique.
Toujours en possession de leur armement, confinés dans des camps sans commodités où leur condition sanitaire et alimentaire déplorable se dégrade et laissés sans perspective, ces quelques milliers d’hommes désœuvrés représentent une force disponible pour de futures confrontations.
Les enclaves musulmanes menacées
Dans le Sud-Ouest du pays et à Bangui, les populations musulmanes qui n’ont pas fui le pays, sont assiégées dans une douzaine enclaves sous la menace des anti-balaka. C'est notamment le cas de deux quartiers de Bangui, à Boda (140 Km à l’ouest de la capitale), à Bouar (à 500 Km) et à Bossangoa (300 Km). Lynchés dès qu’ils sortent de leur quartier, victimes de pillages, en attente d’une évacuation vers un pays étranger ou le Nord-Est du pays sous contrôle de la Seleka, protégés momentanément par les troupes de la MISCA ou de Sangaris, ils ne survivent que grâce à une aide humanitaire sous-dimensionnée. Dans les villages les plus isolés et les plus éloignés, ils sont exposés à des tueries de masse, comme à Guen, le 1er février comme l’a établi un rapport de Human Rights Watch du 3 avril. Le HCR a annoncé le 1er avril qu’il envisageait de procéder à l’évacuation de 19 000 musulmans.
La pérennisation des camps de déplacés chrétiens
Parmi les 600 000 déplacés dans le pays, dont 190 000 à Bangui, selon les données diffusées le 20 mars par le HCR, la plupart sont des chrétiens qui avaient fui les exactions de la Seleka début décembre 2013. Même si le mouvement de retour est amorcé et s’ils peuvent circuler plus facilement que les musulmans, ils hésitent à rentrer chez eux en raison de l’insécurité et surtout de la destruction de leurs habitations. L’incapacité de l’Etat à garantir la sécurité et à fournir les services essentiels (santé, éducation), alors que l’aide humanitaire se déploie sur les sites temporaires, risque de pérenniser cette situation. L’arrivée de la saison des pluies fait redouter le déclenchement d’épidémies dans les camps où ces déplacés sont exposés à la propagande politique des partisans de François Bozizé.
La fragile stabilité du Nord-Est
Le Nord-Est du pays, où les anti-balaka sont absents, reste sous l’influence dominante de la Seleka. Peu d’informations proviennent de cette partie du pays, où musulmans et chrétiens continuent de cohabiter. Les foyers de tension observés semblent coïncider avec les principaux lieux d’exploitation du diamant, dont le Nord recèle les principales réserves et qui constitue l’un des enjeux du conflit.
L’instabilité politique à Bangui, une radicalisation des musulmans, notamment ceux qui fuient les violences dans le Sud-Ouest, un rejet de la population locale, notamment chrétienne à l’encontre de la Seleka ou de l’influence du Tchad, pourraient étendre les violences dans les régions nord du pays. Cette situation fait obstacle à un déploiement de forces armées nationales en l’absence d’une solution politique globale à la crise.
La tentation de la partition
La séparation territoriale de facto du pays entre le Sud-Ouest, sous l’influence des anti-balaka, et le Nord-Est, contrôlé par la Seleka, entretient le risque d’une partition politique. Les musulmans menacés dans le Sud-Ouest évoquent, dans leur départ vers le Nord-Est, la partition comme une solution permettant de garantir leur sécurité. Des documents de sources mal identifiées propagent l’idée d’une République du Nord Oubangui, voire d’un Etat islamique. Le Nord-Est a toujours souffert d’une certaine marginalisation de la part de l’Etat central et l’influence du Tchad y est sensible.
Même si la scission n’est revendiquée par aucune force politique, la faiblesse de l’Etat et le profond désaccord politique à l’origine de la crise pourraient pérenniser le partage du territoire en deux zones d’influence.
Le risque de djihadisation du conflit
Aucun mouvement politique centrafricain n’avance d’agenda religieux et les musulmans, menacés par les anti-balaka, revendiquent avant toute chose leur citoyenneté centrafricaine. Une radicalisation religieuse du confit ne pourrait, toutefois, se développer que sous une influence extérieure.
Les groupes djihadistes étrangers sont sensibles au sort des musulmans centrafricains et aux images de mosquées et de Coran profanés. Le groupe nigérian Boko Haram a déclaré, le 14 février dernier, vouloir « venger le sang des musulmans ». Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) a menacé directement l’intervention française en Centrafrique dans un communiqué du 16 février, tandis que les Talibans d’Afghanistan ont déclaré le 22 février, « la libération des musulmans opprimés de Centrafique comme un devoir humanitaire et éthique » et « une obligation pour tous les musulmans ». Une prolongation du conflit augmente la probabilité d’une importation de la mouvance djihadiste en Centrafique. Elle trouverait suffisamment de frustration, d’armes et de combattants disponibles pour s’assurer des relais locaux, et avec un Etat faible et une présence internationale désignée comme hostile, des conditions propices à l’ouverture d’un front.
Des risques humanitaires
Aux risques politiques s’ajoutent des préoccupations humanitaires. Avant la crise, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) estime que 1,25 millions de personnes souffraient de malnutrition. L’ampleur des déplacements de population, l’impossibilité de cultiver les champs durant les mois de violences et le manque de semences risquent d’amplifier la crise alimentaire dans des proportions alarmantes. Le maintien de plus de 600 000 personnes dans des camps de déplacés pourrait favoriser des risques de choléra avec la saison des pluies.
Face à ces risques à court terme, les seules réponses proposées ne pourront produire qu’un effet incertain et à long terme. La tenue d’élections, alors qu’une partie de la population musulmane a été contrainte de quitter ses régions d’origine, n’offrirait qu’une légitimité fragile aux institutions. L’opération de maintien de la paix envisagée par les Nations unies, mobilisant des moyens plus importants, ne pourra se déployer au mieux qu’en septembre. Laissant le temps à tous ces huit facteurs d’aggravation de la crise de produire leur effet.
news_share_descriptionsubscription_contact
