AA/Tunis/Esma Ben Said
Béji Caid Essebsi, proclamé, lundi, officiellement vainqueur du second tour de la présidentielle en Tunisie, devra être en mesure de redresser une économie en berne, de dissiper le spectre du terrorisme et de regagner la confiance des tunisiens, dont 44 % ont boudé les urnes, pour s’imposer comme "l’architecte de la deuxième République tunisienne", selon les avis d’experts recueillis par Anadolu.
Le candidat du parti de Nidaa Tounes, Béji Caied Essebsi a été sacré premier président, élu, démocratiquement, au suffrage universel direct en Tunisie, avec plus de 1,7 millions de voix au second tour, dimanche, contre plus d'un 1,3 millions pour son rival, le candidat indépendant Mohamed Moncef Marzouki, président sortant élu par les membres de l'Assemblée Nationale Constituante.
Ces premières élections libres en Tunisie mettent fin à plus de trois années tumultueuses de période transitoire, qui avaient suivi la première République dirigée successivement par Habib Bourguiba (1957) et Zine el Abidine Ben Ali (1987) et où le pluralisme politique était aux abonnés absents. La Tunisie accède, ainsi, de plain-pied, dans une nouvelle ère qui comporte de nombreux défis à relever pour celui qui devra s’imposer comme le bâtisseur de la nouvelle Tunisie démocratique.
Pour Caid Essebsi, redorer le blason de la fonction de président et gagner la confiance des tunisiens, surtout les jeunes, font partie intégrante des priorités à concrétiser.
« Béji Caid Essebsi devra absolument tenir ses promesses et faire les bons choix de coalition pour rassurer la population tunisienne », a déclaré à Anadolu, Jérôme Heurtaux, chercheur au sein de l'Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC).
« Ce que révèle l’élection de dimanche, c’est que le premier parti des tunisiens est celui des non-votants (44 pc n'ayant pas participé au second tour de la présidentielle). La mobilisation n’était pas considérable pour les urnes des Tunisiens et beaucoup on fait le choix du ‘moins pire’ ou ‘par défaut’ », a-t-il encore dit.
« Les jeunes sont les principaux absents de ces élections. Caid Essebsi ne peut donc pas prétendre s’appuyer sur une victoire éclatante ou un soutien populaire garanti, il devra travailler dur pour convaincre les Tunisiens », a-t-il estimé.
L’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE) a annoncé que le taux de participation au second tour de l’élection présidentielle avait atteint 56% (contre 64 % au premier tour) à l'intérieur du pays tandis que ce taux oscillait entre 25% et 26% dans les circonscriptions électorales à l’étranger.
Caid Essebsi devra, donc, convaincre les jeunes tunisiens, mais surtout tous ceux qui craignent un retour progressif de l’ancien régime et de la dictature, selon plusieurs observateurs.
Pour gagner cette confiance, Caid Essebsi aura parmi ses nombreuses tâches, le devoir de redresser l’économie en berne du pays, assure Fathi Nouri, économiste tunisien.
«La première concrétisation que les tunisiens attendent c’est le redressement économique du pays, où le taux d’inflation avoisine les 5.3 % et le chômage 15.2 %», selon des estimations officieuses.
« Si Béji Caid Essebsi veut créer un Etat fort et puissant d’un point de vue économique, il devra faire un choix de gouvernement stratégique. Choisir avec beaucoup de soin les ministres qui prendront les portefeuilles de base et réfléchir à une alliance dans l’intérêt du pays» précise Nouri.
« Va-t-il faire appel à des anciens dirigeants qui ont travaillé avec Ben Ali, ou va-t-il emmener des technocrates de l’étranger, ou encore fera-t-il confiance aux jeunes tunisiens ? Tout dépend de sa vision et de la composition du prochain gouvernement », estime-t-il.
« Le parti du nouveau président a promis que 10 milliards de dinars (5.5 milliards usd) seront consacrés chaque année à des projets publics, que des fonds d’investissements régionaux seront impulsés, permettant le financement de programmes ambitieux d’infrastructure et que 70% de ces investissements proviendront de l’influx de capitaux étrangers », explique l’économiste.
« Si ces capitaux sont véritablement obtenus, alors la Tunisie connaitra un nouveau souffle dans son économie et redressera sa situation », souligne l'expert interrogé par Anadolu.
La véritable crainte des tunisiens, qui ont vécu une période transitoire marquée par deux assassinats politiques (Chokri Belaid et Mohamed Brahmi) et une série d’actes terroristes, demeure la sécurité du pays. Caid Essebsi a promis d'en faire son cheval de bataille et beaucoup l'attendent sur ce terrain glissant.
Après quatre années de turbulences et de désordre politique, Béji Caied Essebsi sera appelé à composer avec une population hétéroclite, sans marginaliser des régions ancrées dans le camp opposé et qui ont voté, aussi bien lors des Législatives que de la Présidentielle, en faveur de ses adversaires politiques.
Le nouveau chef d'Etat, devra également appliqué sa promesse de ne pas monopoliser le pouvoir, dans la mesure où son parti "Nidaa Tounes" (l'appel de la Tunisie) a également remporté les élections législatives.
« Nous devrions désormais travailler ensemble sans exclure quiconque », a d'ailleurs déclaré l’ancien ministre de Bourguiba, lors d’une brève allocution prononcée, dimanche soir, face à plus de 2000 de ses partisans venus fêter sa victoire avant même la proclamation des résultats officiels.