Longtemps considérée comme l’un des principaux interlocuteurs occidentaux de la Russie, la France est devenue en quelques années l’un des acteurs européens les plus engagés dans le soutien à l’Ukraine et dans la promotion d’une nouvelle architecture de sécurité sur le continent. Une évolution qui a profondément modifié la relation entre Paris et Moscou et qui nourrit aujourd’hui l’une des plus graves crises diplomatiques entre les deux pays depuis la fin de la Guerre froide.
Pour plusieurs experts français et russe interrogés par Anadolu, cette dégradation dépasse largement le seul cadre du conflit ukrainien. Elle reflète également une lutte plus profonde autour du leadership européen, de l’autonomie stratégique de l’Union européenne et de la place de la Russie dans le futur ordre de sécurité continental. (*)
Pendant plusieurs décennies après la fin de l’Union soviétique, Paris a défendu l’idée d’un dialogue stratégique avec Moscou.
La France a participé à plusieurs initiatives diplomatiques impliquant la Russie, notamment lors du conflit russo-géorgien de 2008 puis dans le cadre du format Normandie après 2014. Même après l’annexion de la Crimée, les autorités françaises ont continué à plaider pour le maintien des canaux de communication avec le Kremlin.
Selon Leslie Varenne, directrice de l’Institut de veille et d’études des relations internationales et stratégiques (IVERIS), Emmanuel Macron s’inscrivait initialement dans cette tradition diplomatique. Durant les premiers mois de la guerre en Ukraine, le président français a multiplié les contacts avec Vladimir Poutine, estimant qu’un dialogue avec Moscou resterait nécessaire malgré le conflit.
Selon l’experte, le véritable tournant intervient à l'été 2022, lorsque les pays d'Europe orientale prennent une place croissante dans les débats européens sur la sécurité. La Pologne et les États baltes, particulièrement inquiets face à la Russie, défendent alors un renforcement du rôle de l'Otan et une politique de fermeté à l'égard de Moscou.
« Toute l’Europe de l’Est, et principalement les pays baltes et la Pologne, a commencé à renforcer activement ses positions sous le parapluie de l’Otan », explique-t-elle.
Pour l'experte, cette évolution a progressivement conduit Emmanuel Macron à adapter sa posture afin de préserver son influence sur les questions de sécurité européenne.
« Emmanuel Macron a compris qu’en conservant une position perçue comme trop conciliante vis-à-vis de la Russie, il risquait de perdre de l’influence auprès de ces pays et de fragiliser son projet d’autonomie stratégique européenne », ajoute-t-elle.
Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), considère toutefois que le changement de posture française ne peut être réduit à une logique de leadership européen.
« La rupture est d’abord la conséquence directe de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et de la remise en cause des principes fondamentaux de sécurité qui structuraient l’ordre européen depuis la fin de la Guerre froide », souligne-t-il.
Selon lui, la guerre a également créé un paradoxe stratégique pour les Européens.
« Alors que plusieurs États, dont la France, plaident depuis des années pour davantage d’autonomie stratégique, le conflit a dans un premier temps renforcé le rôle de l’Otan et la dépendance sécuritaire de nombreux pays européens à l’égard des États-Unis », analyse l’expert.
Du côté russe, Pavel Timofeïev, chercheur à l'Institut Primakov d’économie mondiale et de relations internationales, estime que la dégradation des relations franco-russes s’inscrit dans une dynamique plus large opposant Moscou a l’espace euro-atlantique.
« Pour les responsables russes, les désaccords actuels ne commencent pas avec l’Ukraine. Ils s’inscrivent dans une accumulation de tensions liées à l’élargissement de l’Otan et à la construction de l’architecture de sécurité européenne après la Guerre froide », explique-t-il.
Le chercheur souligne également que la France a progressivement perdu le rôle particulier qu’elle occupait autrefois aux yeux de Moscou.
« Pendant longtemps, Paris était perçu comme un interlocuteur capable de maintenir un dialogue avec la Russie même dans les périodes de crise. Aujourd’hui, cette spécificité s’est largement estompée », estime-t-il.
Selon Timofeïev, la France est désormais davantage perçue en Russie comme l’un des principaux soutiens européens de l'Ukraine et comme un acteur pleinement intégré à la stratégie occidentale de sécurité.
Pour Leslie Varenne, le durcissement progressif de la position française répond également à une logique de leadership européen.
« Sur fond d’un affaiblissement relatif de l’Allemagne, Macron a cherché à affirmer la France dans un rôle de leader du continent en matière de sécurité », estime-t-elle.
Selon cette analyse, la question russe est devenue simultanément un défi géopolitique et un levier permettant à Paris de renforcer sa place au sein de l’Union européenne.
Cette lecture est partiellement partagée par Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), qui considère toutefois que la transformation de la posture française s’explique avant tout par les conséquences de la guerre en Ukraine sur l’environnement sécuritaire européen.
« L’autonomie stratégique n’est pas une invention liée à la guerre en Ukraine. C’est une constante de la politique étrangère française depuis le général de Gaulle », rappelle-t-il.
Selon l’expert, ce concept vise à renforcer la capacité des Européens à agir et à décider par eux-mêmes dans les domaines diplomatique, militaire et industriel, sans pour autant remettre en cause l’alliance avec les États-Unis.
« Il ne s’agit pas de sortir du cadre transatlantique ni de s’éloigner de l’Otan, mais de permettre aux Européens de disposer de davantage de moyens pour défendre leurs propres intérêts stratégiques », explique-t-il.
Pour Emmanuel Dupuy, l’invasion de l’Ukraine a néanmoins accéléré plusieurs évolutions déjà présentes au sein de l’Union européenne.
« La guerre a renforcé les réflexions sur la défense européenne, le réarmement et les capacités industrielles de défense. Elle a aussi profondément modifié la perception de la menace russe dans de nombreux pays européens », analyse-t-il.
Selon lui, plusieurs États membres considèrent désormais la Russie non plus comme un partenaire difficile avec lequel il faut composer, mais comme une menace directe pour la sécurité du continent.
« C’est cette évolution du contexte stratégique européen qui explique en grande partie le durcissement progressif des positions françaises », conclut-il.
Selon Leslie Varenne, Moscou nourrissait initialement d’importants espoirs vis-à-vis de Paris.
La France était perçue comme un interlocuteur particulier en raison de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, de membre de l’Union européenne, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et de signataire des accords de Minsk.
« Moscou comptait sur le maintien d’un certain héritage gaulliste ou gaullo-mitterrandien », explique l’experte.
Elle estime que plusieurs événements ont ensuite contribué à détériorer la confiance entre les deux capitales, notamment les visites répétées du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Paris, la diffusion publique d’échanges téléphoniques entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ainsi que les controverses autour des accords de Minsk.
Parallèlement, la France a renforcé son soutien à Kiev à travers les livraisons d’armes, la formation de militaires ukrainiens et le développement de coopérations industrielles de défense, alimentant les critiques des autorités russes.
Pavel Timofeïev estime que cette évolution a profondément modifié la perception de la France au sein des élites russes.
« Pendant longtemps, Paris était considéré comme un acteur capable de défendre une approche relativement autonome au sein du bloc occidental. Aujourd’hui, cette image s’est largement affaiblie », observe-t-il.
Selon le chercheur, les autorités russes considèrent désormais la France comme l’un des principaux soutiens européens de l’Ukraine et comme un acteur engagé dans la consolidation des mécanismes de sécurité occidentaux face à Moscou.
De son côté, Emmanuel Dupuy souligne que le rapprochement franco-ukrainien s’explique avant tout par l'évolution de la guerre elle-même.
« À mesure que le conflit s’est prolongé, la France a considéré que le soutien à l’Ukraine relevait non seulement d’une solidarité politique mais également de la défense de principes fondamentaux comme la souveraineté des États et le respect des frontières internationalement reconnues », analyse-t-il.
L’expert estime que cette divergence d’interprétation constitue aujourd’hui l’un des principaux obstacles à un rapprochement entre Paris et Moscou.
« Là où la Russie considère que l’élargissement de son environnement sécuritaire est en jeu, la France estime défendre les fondements de l’ordre international européen », résume-t-il.
Au-delà de la guerre en Ukraine, les divergences portent également sur la future organisation de la sécurité européenne.
Pour Emmanuel Dupuy, l’agression russe contre l’Ukraine a remis en cause les fondements mêmes de la stabilité européenne et explique l’évolution des positions françaises.
« La rupture actuelle résulte moins d’un choix politique français que d’un changement profond de l’environnement sécuritaire européen », estime-t-il.
Selon l’expert, l’invasion de l’Ukraine a conduit Paris à réévaluer ses priorités stratégiques.
« La France a accordé davantage d’importance à la dissuasion, au renforcement des capacités militaires européennes et au soutien aux partenaires orientaux de l’Union européenne », explique-t-il.
Pour Emmanuel Dupuy, un retour à un dialogue stratégique durable entre Paris et Moscou demeure difficilement envisageable à court terme.
« Il ne pourra intervenir qu’à partir du moment où les principes fondamentaux du droit international, notamment le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, seront réintroduits au cœur des discussions », affirme-t-il.
De son côté, le chercheur russe Pavel Timofeïev, considère que la guerre en Ukraine constitue l’aboutissement de désaccords plus anciens entre Moscou et l’espace euro-atlantique.
« Pour les responsables russes, les divergences actuelles ne commencent pas avec l’Ukraine. Elles s’inscrivent dans une accumulation de tensions liées à l’élargissement de l’Otan et à l’organisation de la sécurité européenne après la Guerre froide », explique-t-il.
Selon lui, plusieurs initiatives françaises récentes, notamment la Communauté politique européenne ou les réflexions autour d’une dissuasion nucléaire européenne renforcée, sont perçues à Moscou comme des mécanismes visant à contenir la Russie.
« Les autorités russes considèrent que l’architecture de sécurité européenne construite après la Guerre froide s’est développée sans prendre suffisamment en compte leurs préoccupations stratégiques », poursuit-il.
« Dans cette lecture, l’élargissement progressif de l’Otan vers l’Est a contribué à renforcer un sentiment d’encerclement au sein des élites russes », ajoute le chercheur.
Pavel Timofeïev estime également que la détérioration des relations franco-russes s’inscrit dans une évolution plus large des rapports entre la Russie et l’ensemble de l’espace euro-atlantique.
« Le conflit ukrainien constitue moins l’origine de la rupture qu’un accélérateur de divergences déjà présentes depuis plusieurs années autour de la sécurité collective, de la souveraineté et de l’équilibre des puissances en Europe », analyse-t-il.
Concernant l’autonomie stratégique européenne défendue par Paris, le chercheur souligne que celle-ci est observée avec prudence à Moscou.
« Certaines initiatives françaises peuvent être interprétées comme une prise de distance vis-à-vis de Washington, mais elles sont majoritairement perçues comme participant à la consolidation d’un dispositif politique et sécuritaire dont la Russie demeure exclue », conclut-il.
Les experts interrogés se montrent prudents quant à la possibilité d’un rapprochement rapide.
Leslie Varenne souligne l’accumulation des contentieux liés aux sanctions, au soutien militaire à l’Ukraine, aux expulsions diplomatiques, aux accusations d’ingérence et aux tensions observées sur plusieurs théâtres extérieurs, notamment en Afrique.
Elle estime également que les échéances politiques françaises de 2027 pourraient influencer l’évolution future des relations bilatérales, même si aucune rupture majeure avec la ligne actuelle n’apparaît certaine à ce stade.
Sur le plan économique, la sortie de nombreuses entreprises françaises du marché russe et la réorientation accélérée de l’économie russe vers l’Asie et les BRICS réduisent également les leviers de rapprochement.
Pour Emmanuel Dupuy, les notions de « russophilie » ou de « francophilie » relèvent désormais davantage de l’histoire culturelle que de la réalité géopolitique contemporaine.
« Les relations internationales ne se construisent plus sur des affinités historiques mais sur des intérêts stratégiques », estime-t-il.
Selon l’expert, la France et la Russie demeurent avant tout deux puissances nucléaires et deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU appelés à dialoguer sur certaines questions internationales, mais sans que les références historiques qui ont longtemps nourri leur relation puissent aujourd’hui suffire à combler les divergences stratégiques accumulées depuis le début de la guerre en Ukraine.
Pavel Timofeïev considère toutefois qu’une rupture complète reste peu probable à long terme.
« Malgré la profondeur de la crise actuelle, la France et la Russie continueront d’être confrontées à des dossiers internationaux sur lesquels un minimum de dialogue restera nécessaire », analyse-t-il.
Le chercheur cite notamment les questions liées à la stabilité stratégique, au contrôle des armements, au Moyen-Orient, l’Afrique ou encore au fonctionnement du Conseil de Sécurité de l’ONU.
Selon lui, la véritable inconnue concerne moins l’existence future d’un dialogue que les conditions politiques qui permettraient son rétablissement.
« La relation franco-russe a déjà traversé plusieurs périodes de fortes tensions au cours de son histoire. Mais aujourd’hui, la reconstruction de la confiance apparaît comme un défi beaucoup plus complexe qu’un simple rétablissement des contacts diplomatiques », conclut-il.
(*) Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de l’Agence Anadolu.
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