AA / Paris / Aysu Bicer
Alors qu’Israël poursuit sa guerre dévastatrice et son blocus humanitaire implacable, la bande de Gaza — jadis un centre méditerranéen florissant de commerce, de culture et de coexistence religieuse — subit aujourd’hui une autre forme d’effacement : non seulement géographique, mais aussi symbolique, dans la mémoire collective mondiale.
Face à cette menace d’oubli, l’Institut du Monde Arabe à Paris accueille une exposition poignante intitulée « Les trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d’histoire ». Présentée d’avril à novembre, elle rassemble près de 100 pièces archéologiques majeures retraçant le rôle unique de Gaza comme carrefour des civilisations, de l’âge du bronze jusqu’à l’époque contemporaine.
L’exposition oscille entre hommage et mélancolie : elle célèbre la richesse culturelle plurimillénaire de Gaza tout en dressant un constat lucide des pertes infligées par l’occupation meurtrière israélienne.
Située à un carrefour stratégique, Gaza a longtemps attisé les convoitises des empires — égyptien, perse, romain, ottoman — tout en favorisant la circulation des idées, des croyances et des cultures.
À travers amphores, lampes à huile, monnaies, statuettes ou mosaïques, le parcours met en lumière Gaza comme port méditerranéen essentiel et espace de dialogue entre civilisations.
Son histoire, marquée par les influences cananéennes, égyptiennes, philistines, néo-assyriennes, babyloniennes, perses, grecques, romaines, byzantines, islamiques et croisées, révèle une cité au cœur du commerce antique et des échanges intellectuels.
Parmi les pièces maîtresses, une somptueuse mosaïque byzantine découverte à Jabaliya se distingue, vestige d’un complexe ecclésiastique évoquant l’héritage chrétien ancien de Gaza.
Plus loin, des amphores ayant servi au commerce du vin rappellent l’importance économique de la ville, tandis que des figurines fusionnent iconographie égyptienne et divinités hellénistiques, témoignant d’un monde ancien traversé par le syncrétisme et la fluidité culturelle.
– Une course contre l’oubli
Depuis le début de la guerre menée par Israël contre Gaza en octobre 2023, le patrimoine culturel du territoire a subi des destructions d’une ampleur dramatique.
D’après l’UNESCO, près de 70 sites culturels ont été détruits ou gravement endommagés, parmi lesquels l’emblématique église grecque-orthodoxe Saint-Perpétue, l’une des plus anciennes encore en activité dans le monde.
Là où se dressaient mosaïques, temples ou tombes pluriséculaires, ne subsistent aujourd’hui que cratères et gravats, conséquence des bombardements incessants. Dans ce contexte, l’exposition parisienne prend une dimension d’urgence : celle d’un refuge pour la mémoire, d’un musée en exil.
Une grande partie des œuvres exposées provient d’un ensemble de plus de 500 objets confiés depuis 2007 au Musée d’art et d’histoire de Genève par l’Autorité nationale palestinienne, pour leur conservation.
Ces pièces, issues en majorité de fouilles franco-palestiniennes initiées en 1995, sont complétées par des artefacts provenant de collections privées – dont certains sont exposés au public pour la toute première fois.
Les commissaires ont veillé à ne pas dissocier la splendeur du passé de Gaza de la tragédie actuelle infligée par Israël.
Une section entière de l’exposition cartographie, à l’aide d’images satellites et de rapports de terrain, les destructions infligées au patrimoine culturel depuis 2023.
Des chercheurs français, suisses et palestiniens ont apporté une documentation précieuse – notamment des photographies du début du XXe siècle – offrant une archive visuelle de ce qui fut, et de ce qui pourrait ne jamais renaître.
L’exposition n’élude pas le contexte politique. Elle qualifie explicitement cette destruction de composante d’un « génocide brutal mené par Israël », inscrivant l’effacement culturel dans un système plus large d’occupation, de blocus et de guerre.
Par ce choix assumé, l’exposition de Paris rompt avec le silence habituel entourant les pertes culturelles en temps de guerre, et interpelle sur la responsabilité des institutions internationales ainsi que sur les enjeux politiques de la mémoire et de la préservation.
* Traduit de l'Anglais par Adama Bamba