AA - Paris - Bilal Muftuoglu
Les terroristes de Daech et le régime de Bachar al-Assad, contrairement à leurs positions diamétralement opposées, officiellement, s'unissent dans l'objectif de "détruire systématiquement tout ce qu'il y a comme alternative entre eux", éradiquant toute sorte d'opposition en Syrie, estime Nicolas Hénin, journaliste et spécialiste français du Moyen-Orient.
Travaillant depuis une longue date sur la question syrienne, Hénin revient, dans une interview accordée à Anadolu, sur son dernier ouvrage "Haytham, une jeunesse syrienne", basé sur le récit d'un jeune réfugié syrien installé en France, tout en délivrant ses prévisions et craintes sur l'avenir de la Syrie, ravagée par les ambitions, à la fois du régime et des groupes terroristes.
"al-Assad et les djihadistes ont besoin l'un de l'autre. Ces deux, opposés plus qu'ennemis, se sont attachés, depuis le début de la guerre, à détruire systématiquement tout ce qu'il y avait comme alternative en Syrie", a-t-il déclaré dans son interview.
Qualifiant al-Assad du "meilleur sergent recruteur des djihadistes", Hénin estime que ces derniers "jouent le jeu du régime, contribuant à pourrir et à infecter la révolution syrienne".
"al-Assad a énormément besoin des djihadistes qui sont son assurance-vie. En revanche, les démocrates syriens se trouvent aujourd'hui pris en étau entre d'une part le régime implacable, qui a prétendu avoir lancé des négociations en vue d'une transition politique, et les djihadistes", note-t-il à cet égard.
Et de poursuivre avec une prévision pessimiste: "Tant que les djihadistes sont là, Bachar Al-Assad restera au pouvoir. Il pourra toujours dire, une fois que Daech et le régime ont éliminé tout ce qu'il y a entre les deux, 'C'est moi ou le chaos'".
- Une "beyrouthisation" de la Syrie
La récente reprise de la ville d'Alep par les forces du régime et ses soutiens signe "la fin de la phase révolutionnaire", avance Hénin, alertant quant à un possible passage à la "phase terroriste", notamment auprès des révolutionnaires qui ont vécu le martyre d'Alep .
Hénin compare ainsi la situation en Syrie à celle de la Tchétchénie dans les années 90. "On est dans une situation très proche de celle de la Tchétchénie. L'idée n'est pas de gagner les cœurs et les esprits de la population. L'idée est d'écraser la population et de reconstruire une fois que le pays a été détruit. Il y aurait une reconstruction de la Syrie potentiellement par des Russes lorsque toute résistance de la société syrienne aura été écrasée sous les bombes", indique-t-il.
Interrogé sur les séquelles de la dernière offensive du régime, le journaliste ne cache pas encore une fois son pessimisme. "Est-ce que la Syrie existe aujourd'hui en tant qu'Etat. La crise actuelle n'est pas une guerre de plus, c'est une crise profonde qui est de nature à remettre en cause les frontières telles que l'on connaît sur les cartes".
Hénin dit à cet égard prévoir un éclatement du pays en plusieurs zones d'influence, des zones sous contrôle étranger. Un phénomène qu'il désigne comme une "beyrouthisation", en allusion aux fractions confessionnelles qui divisent la capitale libanaise.
Ce phénomène qui menace la Syrie sera donc accompagné de la prise en otage des acteurs locaux par leurs parrains, ainsi que d'une "milicisation" de l'économie et de la société syriennes, en passant par la destruction des élites politiques, commerciales ou encore culturelles, estime le reporter.
- "Haytham", un récit à l'encontre des discours qui "délégitiment" la révolution syrienne
Hénin revient également sur son dernier ouvrage, "Haytham, une jeunesse syrienne", qui sort à un moment où émergent des "discours qui tiennent à délégitimer la révolution syrienne".
Présenté sous format de bande dessinée, l'ouvrage présente "un simple récit sans apporter un ton doctrinal juste en racontant, en documentant une histoire vraie" du point de de vue de Haytham.
"J'ai été particulièrement transparent, je n'ai fait que recueillir la parole de ce jeune Haytham. Le rôle de scénariste a été réduit à très peu de choses, c'est un document, c'est un témoignage très brut mais qui, malgré tout, apporte des messages politiques très importants", note-t-il.
L'ouvrage s'emploie, notamment, à faire comprendre la vraie nature de la révolution syrienne, considérée des fois comme une "manipulation" ou "armée et extrémiste dès le début".
Il essaie également, par l'intermédiaire de Haytham, de montrer que les réfugiés "ne viennent pas par instinct de prédation pour profiter de notre système social, ils viennent avant tout parce qu'ils fuient un pays en guerre, ils viennent avec l'intention de construire", détaille le journaliste.
L'ouvrage, initialement présenté comme étant en noir et blanc, représente en réalité "une gamme de gris", nuance Hénin.
"La réalité n'est pas en noir et blanc. La réalité est faite de toute une palette de gris. S'agissant de la révolution syrienne, on a tendance à tout voir en noir et blanc soit parce qu'on est partisan des djihadistes soit parce qu'on est partisan du régime. L'idée, c'est de prendre du recul et de montrer la diversité de la société syrienne", explique-t-il.