Fatma Bendhaou
08 Juin 2022•Mise à jour: 08 Juin 2022
AA/Alger/Aksil Ouali
Le général de Gaulle et les hautes autorités françaises étaient au courant des massacres des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris et de l’ampleur du crime. Mais ils n’ont rien fait. La preuve cachée dans les tiroirs des archives françaises, déclassifiées il y a quelques mois, vient d'être révélée au grand jour.
Des documents inédits, consultés par le journal français Mediapart, confirment l’impuissance du président français de l’époque, le général Charles de Gaulle et de l’Elysée qui « ont tout su- et très vite- de ce crime d’Etat ». Selon la même source, le président français a même demandé par écrit que les « coupables » soient poursuivis. Mais le massacre restera à jamais impuni, judiciairement et politiquement.
« De Gaulle savait et il savait tout. Depuis plus de soixante ans, un épais mystère entourait l’histoire du massacre du 17 octobre 1961, un crime d’État qui ne cesse aujourd’hui encore de hanter la mémoire franco-algérienne. Les faits sont connus : une manifestation d’Algériens, qui protestaient pacifiquement dans Paris contre le couvre-feu raciste qui leur avait été imposé par les autorités, a été réprimée par la police dans une brutalité inouïe, faisant des dizaines de morts — certaines victimes de la répression ont été jetées à la Seine », écrit le journal.
Ce dernier rappelle le peu de données dont avaient disposé les historiens qui ont planché sur cet épisode, avant l’ouverture de ses archives. Et pour cause, « ni de Gaulle ni ses ministres n’ont fait mention des événements dans leurs Mémoires ». Cette chape de plomb a été maintenue, des dizaines d’années durant, en raison de l’interdiction de l’accès à des documents essentiels de l’Élysée, de Matignon et du ministère de l’Intérieur.
Mais la vérité a fini par éclater. « Une annotation manuscrite de Charles de Gaulle sur un document de l’Élysée prouve même que le président, confronté à la réalité de la situation, avait demandé que les coupables soient châtiés, réclamant aussi que son propre ministre de l’Intérieur, Roger Frey, intervienne face à l’extrême danger des dérives des forces de l’ordre », révèle la même source.
Mais l’ordre reste sans suite. « Aucun policier ne sera jamais condamné ; Maurice Papon, le préfet de police qui a supervisé et couvert le massacre, restera en place, tout comme le ministre Roger Frey ; et ce crime restera à jamais impuni, s’effaçant peu à peu de la mémoire collective si ce n’était l’acharnement de quelques historiens, archivistes, militants et journalistes pour continuer de chercher la vérité », rappelle la même source.
- Une histoire macabre
Le journal cite deux documents en particulier qui permettent aujourd’hui d’éclairer cette part d’ombre de l’histoire. Dans sa note datée du 28 octobre 1961, rédigée par le conseiller du général de Gaulle pour les affaires algériennes, Bernard Tricot, il indique au président de la République « qu’il y aurait 54 morts ».
« Les uns auraient été noyés, les autres étranglés, d’autres encore abattus par balles. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police », explique le haut fonctionnaire.
Et d’ajouter : « Il importe beaucoup que le gouvernement prenne dans cette affaire une position qui, tout en cherchant à éviter le plus possible le scandale, montre à tous les intéressés que certaines choses ne doivent pas être faites et qu'on ne les laisse pas faire ».
La note, retrouvée aux Archives nationales françaises en décembre dernier, porte la réponse manuscrite du général de Gaulle : « Il faut faire la lumière et poursuivre les coupables et Il faut que le ministre de l'Intérieur prenne vis-à-vis de la police une attitude d’autorité, qu’il ne prend pas ».
Selon le journal, aucune procédure à l’encontre de policiers n’a jamais été lancée. Les ministres de l'Intérieur, Roger Frey, et de la Justice, Bernard Chenot, ont été confirmés dans leurs fonctions, de même que Maurice Papon, qui a toujours nié toute violence policière.