AA / Ankara / Busranur Keskinkilic
Le ministre des Affaires étrangères de Türkiye, Hakan Fidan, a déclaré que le différend entre Türkiye et Israël ne portait pas sur l’État israélien en tant que tel, mais sur ses politiques régionales, en particulier à l’égard des Palestiniens et « le génocide en cours à Gaza ».
S’exprimant lors d’un entretien accordé à la chaîne qatarie Al Jazeera, dans lequel il répondait aux questions du journaliste Resul Serdar Ataş, Fidan a abordé de nombreux dossiers, notamment Gaza, la Syrie, l’Iran, la sécurité régionale et la guerre entre la Russie et l’Ukraine.
Concernant Gaza, le chef de la diplomatie turque a affirmé que la position actuelle de Türkiye consistait à « apporter toute contribution possible au processus de paix en cours, sur les plans humanitaire, militaire ou politique ». Il a ajouté que Türkiye était prête à fournir des troupes à une Force internationale de stabilisation « si une telle demande était formulée ».
Fidan a souligné que Türkiye avait clairement conditionné la reprise de ses relations commerciales avec Israël à la fin de la guerre et à l’acheminement de l’aide humanitaire vers Gaza. « Notre problème n’est pas avec Israël, mais avec les politiques israéliennes dans la région, en particulier envers les Palestiniens, et plus récemment avec le génocide à Gaza », a-t-il insisté.
Syrie et sécurité nationale
Abordant la situation en Syrie, Fidan a déclaré que Türkiye soutenait, par principe, toute réconciliation entre les parties syriennes, « quels que soient les acteurs concernés », tant que certains principes fondamentaux étaient respectés. Il a toutefois rappelé que Türkiye disposait de « préoccupations propres et de lignes rouges » en matière de sécurité nationale.
Il a estimé que l’accord conclu entre le régime de Damas et le YPG/FDS revêtait une importance particulière, tout en soulignant que le YPG/FDS constituait une extension du PKK en Syrie. « Le PKK dispose de quatre branches opérant en Syrie, en Irak, en Iran et en Türkiye, avec des objectifs ciblant ces quatre pays », a-t-il affirmé, ajoutant que Türkiye attachait une grande importance aux droits des Kurdes syriens.
Fidan a également dénoncé la présence, dans les zones contrôlées par le YPG/FDS, d’environ 300 membres armés d’organisations de gauche turques, bénéficiant selon lui d’un refuge pour mener des actions contre les forces de sécurité turques. « Nous les connaissons tous et ils le savent », a-t-il déclaré, soulignant que Türkiye exigeait la fin de cette situation.
Sur l’avenir institutionnel de la Syrie, Fidan a insisté sur le respect du principe d’un État souverain et unitaire. « Dans un État souverain et unitaire, on ne souhaite pas la coexistence de deux armées. Il doit y avoir une seule armée, placée sous une autorité unique », a-t-il indiqué, estimant que les questions de police pouvaient être réglées entre Damas et le FDS.
Rôle des États-Unis et situation régionale
Évoquant la politique étrangère du président américain Donald Trump, Fidan a estimé que ses initiatives avaient produit « un impact significatif », notamment en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza et d’un arrêt de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Selon lui, les visions de Washington et d’Ankara convergent largement sur la Syrie, les États-Unis souhaitant voir le nouveau gouvernement syrien résoudre ses problèmes et s’inscrire comme un acteur responsable de la communauté internationale.
Le diplomate turc a salué la coopération régionale et internationale visant à aider la Syrie à se reconstruire, rappelant que la région faisait face depuis 14 ans à deux défis majeurs : les flux massifs de réfugiés et la menace des organisations terroristes.
Concernant l’Iran, le ministre a indiqué que Türkiye encourageait un renforcement de la coopération régionale, tout en soulignant que cela nécessitait l’abandon de certaines pratiques et politiques. Il a estimé que, dans l’hypothèse d’une attaque israélienne, l’objectif principal d’Israël serait de détruire certaines capacités militaires critiques iraniennes. Interrogé sur un éventuel projet de changement de régime en Iran, Fidan a déclaré qu’Israël le souhaiterait probablement, mais que cela dépendrait avant tout du peuple iranien.
Sécurité régionale et pactes au Moyen-Orient
Interrogé sur la fiabilité du parapluie sécuritaire américain après une frappe israélienne à Doha ayant visé un bâtiment abritant une délégation du Hamas, Fidan a estimé que les pays du Golfe et, plus largement, la région avaient besoin de leurs propres mécanismes de sécurité. Selon lui, l’objectif principal n’est pas la dissuasion, mais l’instauration d’une confiance durable entre les États de la région.
Il a plaidé pour des accords régionaux « plus inclusifs », avertissant contre la formation de blocs exclusifs ou de nouvelles lignes de fracture. « Notre objectif doit être la création d’une plateforme de solidarité régionale », a-t-il déclaré, soulignant que cette dynamique pourrait débuter avec quelques pays avant de s’élargir progressivement.
Guerre Russie–Ukraine et architecture de sécurité européenne
Sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine, Fidan a affirmé que les parties étaient « plus proches que jamais d’un éventuel accord de paix », comparativement aux initiatives précédentes. Il a souligné le rôle central de Türkiye dans les négociations de cessez-le-feu, les échanges de prisonniers et les questions humanitaires.
Selon lui, un futur accord de paix ne concernerait pas uniquement Moscou et Kiev, mais redéfinirait également les relations entre la Russie, l’Europe et les États-Unis, notamment sur les plans économique et commercial.
Le chef de la diplomatie turque a enfin abordé l’avenir de la sécurité européenne et le rôle de l’OTAN, estimant que si des divisions apparaissaient au sein de l’Alliance transatlantique, l’Europe devrait renforcer sa propre capacité de défense. Il a proposé que le Royaume-Uni, Türkiye et plusieurs grandes puissances européennes engagent des discussions approfondies sur une nouvelle architecture de sécurité européenne, fondée sur la résilience, la puissance et la dissuasion.
« Tant que nous ne disposerons pas d’une capacité de sécurité commune, nous continuerons à graviter autour des centres de gravité d’autres grandes puissances », a-t-il conclu.
*Traduit du turc par Ben Amed Azize Zougmore