AA / Paris / Ümit Dönmez
Ils sont plus de 200 à vivre dans la misère et l'oubli dans le sud de Paris. 200 mineurs étrangers qui vivent dans un campement de fortune sous un pont, à Ivry-sur-Seine.
Sans eau potable, sans électricité, abandonnés au froid et à la pluie, leur espoir est leur seule richesse.
Ces jeunes, âgés entre 14 et 19 ans, couvent tous, précieusement, l'espérance d'une vie meilleure qu'ils sont venus chercher à des milliers de kilomètres de leurs pays, de leurs familles, au péril de leur vie.
Originaires du Cameroun, du Sénégal, d'Afghanistan, du Bangladesh ou de Gambie, ils ont dû quitter leur terre natale pour fuir la guerre, la violence et la misère, et entreprendre une longue migration en quête d'un meilleur avenir.
Cependant, la réalité en France est bien différente.
- Sami* : "On a fui la guerre"
Interrogé par l'Agence Anadolu (AA), Sami nous explique qu'il est en France depuis deux mois. Après avoir fui la guerre en Afghanistan et la prise de pouvoir des Taliban dans son pays, le jeune homme âgé de 17 ans a parcouru un long chemin : Pakistan, Iran, Türkiye, Bulgarie, Serbie, Hongrie, Autriche, Suisse et France.
Plus d'un an de pérégrination, parfois au risque de sa vie, pour finalement, dormir sous un pont, avec, pour seule richesse matérielle, une tente fournie par une association, quelques vêtements et un téléphone portable.
L'été qui s'était prolongé cette année, a désormais pris fin. L'automne marque son emprise alors que la pluie et le froid s'installent dans la capitale française.
Sami ne veut pas se plaindre et préfère garder l'espoir et la vitalité de sa jeunesse pour vaincre les difficultés et avancer vers cette vie meilleure qu'il projette. Cependant, il reconnaît bien que ce n'est pas si simple.
"Les conditions sont assez difficiles, il fait froid, et la nuit, il fait encore plus froid. Nous n'avons pas d'eau potable, rien à manger. C'est assez difficile", concède le jeune homme.
En recours de reconnaissance de sa minorité, Sami n'a pas de statut en France. Reconnu ni comme adulte, ni comme mineur, il n'a aucun droit, aucune aide de l'État. Il ne peut pas étudier, travailler ou chercher un logement.
- L'absence de statut pour de milliers de mineurs
Sami fait partie des milliers de mineurs isolés, présents sur le territoire français, en attente de reconnaissance de leurs droits fondamentaux.
Un membre de l'association de soutien aux exilés « Utopia 56 », interrogé par l'Agence Anadolu (AA), dénonce l'attitude de l'État français qui fait le choix "de ne pas reconnaître la minorité de ces adolescents aux parcours déjà traumatiques, auxquels s’ajoute la violence de l’accueil".
"Nous essayons de leur apporter tout le soutien possible, mais l'État ne nous facilite pas la tâche. Une politique de harcèlement est mise en place. Nous sommes obligés de changer régulièrement l'emplacement du campement pour fuir le harcèlement policier. Ces jeunes exilés n'ont aucun droit. Ni école, ni travail, ni logement. C'est vraiment grave", déplore-t-il.
En mai dernier, l'association de soutien au exilés, avait installé un campement à la place de la Bastille, dans le cœur de Paris, pour alerter sur le sort de ces milliers de mineurs isolés.
"Parmi les jeunes accompagnés par Utopia 56 à Paris, environ 65 % d’entre eux ont finalement été reconnu.es mineur.es en 2021 après avoir déjà passé plusieurs mois à la rue", rapportait l'ONG, déclarant avoir accompagné plus de 500 jeunes, l'année dernière.
"Ces jeunes peuvent passer plusieurs mois, parfois une année ou plus, dans la rue, avant que leurs droits ne soient reconnus, ou pas" explique le membre de l'association interrogé par AA.
"Pourtant, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) et du Comité des droits de l’enfant de l’ONU ont bel et bien établi que si une personne se déclare mineure isolée, elle doit être présumée comme telle, au moins le temps que les autorités françaises puissent vérifier cela", rappelle-t-il, faisant état d'une "violation flagrante par l'État français, de la législation internationale et des droit de l'Homme".
- Sendou* : "Moi, je voulais devenir footballeur"
Sendou, un jeune Gambien de 16 ans, est arrivé à Paris, il y a un mois. Il a l'intention de devenir footballeur. Il a confiance dans ses talents en tant que milieu défensif.
Il a effectué une traversée périlleuse du Sahel, en proie au terrorisme et la violence intercommunautaire, puis de la Méditerranée, avant d'arriver en Europe.
"Nous étions plus d'une soixantaine de personne sur un bateau pneumatique, pour passer du Maroc à l'Espagne. Il y avait des femmes, des enfants", raconte-t-il.
Interrogé par AA, sur ce qu'il a l'intention de faire en France, Sendou se veut réaliste.
"Avec la situation que vous voyez ici, à dormir sous un pont, dans le froid, sans eau, sans rien à manger, je vais devoir mettre mes rêves de côté. Je voulais devenir footballeur", rappelle-t-il.
Cependant, sans reconnaissance de son statut de mineur, il s'estime obligé de devoir chercher un travail clandestin.
"Construction, restauration, peu importe. Tant que je peux sortir de cette misère, je prendrai ce que je trouve", résume le jeune homme.
Interrogé sur le projet de loi sur l'immigration, annoncé mercredi par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, Sendou n'est pas au courant.
Concernant les mesures qui lui permettraient d'obtenir des papiers pour travailler dans un secteur dit "sous tension", tel que le bâtiment ou la restauration, Sendou y voit une lueur d'espoir qui lui permettrait de sortir de la misère.
"C'est difficile de venir dans un pays où tu ne connais personne ; pas de famille, pas d'amis. Je suis venu ici pour faire reconnaître mon statut de mineur qui sera probablement rejeté, donc une telle alternative serait la bienvenue, mais il nous faut plus que de l'espoir", explique-t-il.
* Les prénoms des personnes ont été modifiés