AA / Nice / Feïza Ben Mohamed
Le prix du carburant en France reste une donnée particulièrement scrutée tant il impacte le budget des ménages. Alors que le gazole culminait à plus de 3 euros le litre dans certaines stations-service au plus fort de la crise à la mi-avril 2026, la décrue qui s’est amorcée depuis plusieurs semaines permet aux automobilistes de reprendre leur souffle.
Les tarifs affichés à la pompe étaient déjà en repli début juin et poursuivent sur leur lancée, notamment après la signature d’un protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran. Le texte a été signé à distance le 18 juin par le président américain Donald Trump qui l’a paraphé depuis Versailles, où il se trouvait aux côtés du président français Emmanuel Macron, tandis que les autorités iraniennes ont procédé à leur propre signature.
Ce protocole d’accord ouvre une période de négociations pouvant durer jusqu’à soixante jours en vue de la conclusion d’un accord définitif entre Washington et Téhéran. Il prévoit notamment la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, passage stratégique pour le commerce mondial des hydrocarbures. Mais c’est surtout cette perspective qui a constitué le véritable tournant de ces dernières semaines.
Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les Gardiens de la révolution iraniens ont annoncé la fermeture de fait du détroit à la suite de frappes militaires conjointes américano-israéliennes contre l’Iran, ce corridor maritime de 212 kilomètres de long reliant le golfe Persique au golfe d’Oman est devenu l’épicentre de la crise énergétique mondiale. Par ce bras de mer ne dépassant pas 55 kilomètres à son point le plus étroit transite environ 25 % du commerce maritime mondial de pétrole, selon l’Agence internationale de l’énergie. Son quasi-blocage avait provoqué une forte hausse des cours mondiaux du pétrole, entraînant mécaniquement une flambée observée à la pompe en France.
La signature du protocole d’accord a provoqué une détente immédiate sur les marchés. Jeudi matin, le baril de Brent de la mer du Nord cédait plus de 3 % à 77,15 dollars, tandis que le WTI américain reculait à 74,18 dollars.
Face à une crise qui a durement frappé les ménages les plus modestes, le gouvernement a mis en place une indemnité carburant ciblée. Officialisée par le décret du 30 avril 2026, cette aide forfaitaire de 100 euros s’adresse aux travailleurs dits grands rouleurs utilisant leur véhicule personnel thermique à des fins professionnelles et parcourant au moins 15 kilomètres entre leur domicile et leur lieu de travail. Elle est soumise à une condition de ressources stricte : le revenu fiscal de référence du foyer ne doit pas dépasser 16 880 euros par part. La demande s’effectue directement sur le site des impôts et le versement intervient sous dix jours environ.
Malgré la détente observée sur les marchés pétroliers depuis la signature du protocole d’accord entre Washington et Téhéran, l’exécutif a décidé de maintenir l’ensemble des aides exceptionnelles jusqu’au mois d’août. Interrogée sur BFMTV-RMC jeudi matin, la porte-parole du gouvernement et ministre chargée de l’Énergie, Maud Bregeon, a estimé que les pouvoirs publics devaient rester prudents face aux incertitudes géopolitiques qui continuent de peser sur les marchés énergétiques.
L’aide de 100 euros destinée aux grands rouleurs a commencé à être versée cette semaine. Selon le gouvernement, environ 670 000 bénéficiaires l’ont déjà perçue tandis qu’un million de demandes ont été enregistrées. Les dispositifs de soutien sectoriels resteront également en vigueur jusqu’en août. Quelque 30 000 agriculteurs, 1 000 professionnels du bâtiment et 8 500 acteurs du secteur des transports ont déposé une demande d’aide.
Le gouvernement a par ailleurs demandé aux distributeurs de répercuter rapidement la baisse des cours du pétrole sur les prix à la pompe. Selon Maud Bregeon, les acteurs du secteur se sont engagés à appliquer les diminutions « aussi vite que les hausses ». À ce jour, l’exécutif n’a pas annoncé de retrait anticipé du dispositif.
À la station-service d’un supermarché E.Leclerc, à Nice, les automobilistes s’arrêtent, scrutent l’affichage, et pour beaucoup, poussent un soupir de soulagement. Le gazole affiche désormais un repli sensible par rapport au pic d’avril, même si la moyenne nationale reste autour de 2 euros le litre selon les données du ministère de l’Économie pour la semaine du 15 juin. Un recul qui, pour certains foyers contraints de rouler quotidiennement, représente déjà plusieurs dizaines d’euros d’économies sur le mois.
Parmi eux, Gilles, 52 ans, chauffeur-livreur indépendant à Cagnes-sur-Mer, ne cache pas sa satisfaction, même s’il reste sur ses gardes. « Je fais entre 700 et 800 kilomètres par semaine, alors forcément, la moindre variation me touche directement. Là, je commence à respirer un peu. Mais j’ai tellement de fois vu les prix remonter aussi vite qu’ils étaient descendus que je préfère ne pas crier victoire trop tôt », explique-t-il.
Pendant des mois, ce travailleur indépendant a dû rogner sur ses marges sans pouvoir répercuter intégralement la hausse sur ses clients. Il bénéficie de l’indemnité carburant gouvernementale, dont il attend le versement. « C’est toujours ça de pris, même si 100 euros en une seule fois, ça reste symbolique face à ce qu’on a perdu », concède le chauffeur-livreur.
Le carburant pèse également lourd dans les budgets des familles qui effectuent de longs trajets domicile-travail. Amina, 38 ans, aide-soignante à Grasse et résidente à Mougins, parcourt chaque jour une quarantaine de kilomètres aller-retour, faute de transports en commun adaptés à ses horaires décalés. « Pour moi, la voiture n’est pas un luxe, c’est une nécessité absolue. Quand le gazole a flambé, j’ai dû renoncer à pas mal de choses. J’ai commencé à optimiser chaque déplacement comme si c’était une science », raconte-t-elle.
Elle a pu bénéficier de l’indemnité carburant en faisant sa demande sur le site des impôts. « Ça m’a aidée à passer le cap. Mais ce dont j’ai besoin, c’est que ça dure, pas une aide ponctuelle », insiste l’aide-soignante.
Aujourd’hui, le repli progressif des prix lui permet d’envisager l’été avec un peu moins d’angoisse. Elle redoute néanmoins un rebond à l’automne, période à laquelle la demande mondiale reprend traditionnellement de la vigueur.
Si le répit est bienvenu, tous les automobilistes ne partagent pas le même enthousiasme. Certains doutent de la solidité d’un accord qui reste, pour l’heure, un protocole d’entente ouvrant soixante jours de négociations, et non un traité définitif. Éric Fontaine, 45 ans, agent immobilier entre Cannes et Monaco, adopte une posture résolument plus critique. « Les prix baissent un peu, soit. Mais on nous a tellement promis des stabilisations qui n’ont jamais duré… Je reste méfiant. L’accord avec l’Iran, ça reste de la géopolitique. Un incident en mer, et tout peut s’effondrer du jour au lendemain », s’inquiète-t-il.
Il pointe également ce qu’il perçoit comme une inertie persistante des distributeurs. « Quand le baril monte, à la pompe ça suit dans les 24 heures. Quand il baisse, on attend des semaines. Ce n’est pas normal », déplore l’agent immobilier.
Lui ne bénéficie pas de l’indemnité carburant, ses revenus dépassant le plafond fixé. « Ce que je voudrais, c’est une vraie politique énergétique de long terme, pas des rustines à chaque crise », plaide-t-il.
La prudence de ces automobilistes n’est pas infondée. Si le protocole d’accord signé entre Washington et Téhéran et la perspective de la réouverture d’Ormuz ont bien enclenché une dynamique de baisse sur les marchés pétroliers, plusieurs facteurs pourraient contrarier cette trajectoire. La réouverture du détroit reste progressive : le trafic maritime y est encore sous haute surveillance, les assureurs maintenant des primes de risque élevées. La remise en route logistique complète, incluant le déminage partiel du détroit et la remise en état des infrastructures, prendra encore plusieurs semaines selon les analystes.
L’exécutif voit dans le protocole d’accord conclu entre les États-Unis et l’Iran un signal encourageant pour les consommateurs comme pour les entreprises. Les marchés pétroliers ont d’ailleurs réagi favorablement à cette annonce, le Brent poursuivant son recul sur les places internationales. Pour autant, le gouvernement refuse de s’avancer sur un éventuel retour aux niveaux de prix observés avant la crise du Moyen-Orient. Selon Maud Bregeon, le gazole affichait déjà son niveau le plus bas depuis le 9 mars, mais les autorités estiment que les incertitudes entourant la mise en œuvre du protocole et les négociations à venir justifient le maintien temporaire des mesures de soutien.
Pour les millions d’automobilistes français qui dépendent de leur véhicule pour travailler, conduire leurs enfants ou simplement vivre, la baisse des prix à la pompe reste la nouvelle la plus concrète et la plus immédiatement lisible d’une crise qui, espèrent-ils, touche enfin à sa fin.
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