AA - Paris - Bilal Muftuoglu
Alors que l'idée de la disparition de l'espace Schengen passe aujourd'hui du stade de menace à celui d'une possibilité réelle, une meilleure politique en matière de migration et de contrôle des frontières extérieures de l'Europe s'avère "moins coûteuse" qu'une fin du principe de libre circulation, estiment les experts.
Réclamés depuis longtemps par les partis d'extrême-droite, l'abandon de libre circulation et le retour aux frontières nationales séduisent davantage l'opinion publique européenne, notamment en raison d'un flux migratoire sans précédent vers l'Union européenne (UE) depuis le Moyen-Orient et l'Afrique. L'espace Schengen connaît "des risques de survie", avait même prévenu le mois dernier Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne.
Les ministres de l'Intérieur de l'UE ont même demandé fin janvier à la Commission de préparer des mesures juridiques pour permettre le maintien, si nécessaire, des contrôles à l'intérieur de l'espace Schengen pour une durée de deux ans, concrétisant ainsi la fin, du moins temporaire, de la libre circulation.
Une récente étude du centre de recherche étatique France Stratégie a mis en avant pour la première fois un coût explicite pour l'abandon de l'espace Schengen, notamment de l'ordre de 110 milliards d'euros pour l'ensemble de l'UE. L'étude calcule ainsi les impacts potentiels de la fin de Schengen sur le tourisme, les investissements étrangers, l'industrie et les travailleurs frontaliers, qui bénéficient tous de la libre circulation.
L'Europe peut pourtant éviter ce coût qui correspond à 0,8% du Produit intérieur brut (PIB) de l'espace Schengen, estiment les experts dans leurs commentaires pour Anadolu, suggérant ainsi une amélioration de l'accueil des réfugiés et du contrôle des frontières extérieures de l'UE.
- L'abandon de Schengen reste une affaire politique et non pas économique
La disparition de l'espace Schengen correspondrait surtout à une volonté politique et non pas à des contraintes économiques, selon Vincent Aussilloux, chef de département Économie-Finances de France Stratégie et auteur du rapport sur l'espace Schengen.
"Dans le contexte actuel de crise notamment avec la menace terroriste et l’afflux des réfugiés, les considérations politiques et sécuritaires sont bien évidemment les plus importantes", souligne-t-il dans son commentaire pour Anadolu.
Les récentes décisions prises au niveau européen ont été motivées par des calculs politiques, pourtant les premiers impacts économiques d'un rétablissement même temporaire des frontières commencent à se faire sentir, note encore Aussilloux dans son rapport. En effet, rien que pour les travailleurs frontaliers français, le coût de toutes les 10 minutes supplémentaires lors de chaque passage à la frontière est estimé à une perte totale de 253,2 millions d'euros par an pour l'économie française, signale l'étude.
L'abandon de Schengen pourrait être avancée pour réconforter les Européens angoissés par l'idée d'une migration de masse, estime à cet égard Gregory Claeys, chercheur au centre de recherche européenne Bruegel.
Le retour aux frontières nationales est même réclamé par des pays qui ont été moins touchés par l'afflux des réfugiés que d'autres, rappelle ainsi le chercheur, évoquant le cas de la Slovaquie ou encore de la France.
- Une meilleure politique migratoire "moins coûteuse" que la disparition de Schengen
Le chiffre de 110 millards d'euros correspond quasiment au budget annuel de l'UE, fait remarquer Claeys, pour souligner que toute mesure mise en place pour l'accueil des réfugiés ou le contrôle des frontières extérieures est "moins coûteuse" que l'abandon total de la libre circulation.
Frontex, agence européenne de surveillance des frontières, disposait uniquement d'un budget de 114 millions d'euros en 2015 alors que la réponse de l'Union à la crise des réfugiés atteint à peine 6 milliards d'euros l'an dernier, évoque encore le chercheur en guise de comparaison.
Un accueil plus favorable et plus sécurisé pour les migrants ainsi qu'une meilleure gestion de leur arrivée sur le sol européen auront ainsi un coût beaucoup moins important pour l'Union, ajoute-t-il.
"Ce qu'on a fait avec Schengen c'est qu'on a décidé d'avoir des frontières communes mais on ne s'est pas dotés d'institutions communes pour gérer ces frontières", poursuit Claeys soulignant qu'il n'y a aucun budget spécifique pour Schengen et que Frontex représente une "petite partie" du budget de l'UE.
"Avoir des frontières communes suppose que nous devons assumer le coût tous ensemble en tant qu'Etats européens", affirme-t-il.
L'auteur du rapport sur l'espace Schengen se montre aussi plus optimiste sur l'avenir de ce dernier, appelant à une révision de la politique migratoire plutôt que l'abandon de la libre circulation.
"Je ne pense pas que la fin de Schengen soit inévitable, au contraire", indique-t-il ajoutant qu'"il serait plus efficace et meilleur pour la situation économique de la zone de renforcer les contrôles aux frontières extérieures".
Les résultats du rapport sont assez significatifs et "plus importants que ceux qu’on pouvait anticiper", et montrent que "les Accords de Schengen se sont traduits par un fort resserrement des liens économiques entre les pays de la zone", signale Aussilloux.
"Si ces accords étaient abandonnés de façon permanente alors ces gains disparaitraient", conclut-il.