AA/ Bujumbura/ Yvan Rukundo
Elles sont pauvres et illettrées, mais rivalisent avec les hommes, persévèrent et s’imposent. La pierre, le sable, le marteau, le bitume, le bois elles en savent déjà quelque chose. Musclées, plus que les hommes pour certaines, aguerries, stoïques, elles bravent les pluies de balles qui s’abattent de temps à autre sur la ville. Indifférentes au vacarme des kalachnikovs et autres détonations, elles travaillent sans relâche.
Ces Burundaise d’exception ne connaissent pas la fatigue. Une fois sur les chantiers de construction, elles s’en soucient peu des « clichés » populaires réduisant la femme à de simples tâches ménagères.
L’arrière-plan n’est guère le même, mais la finalité n’est autre que survivre dans un pays enfoncé dans la spirale de la violence, où la mort gagne souvent du terrain sur la vie.
«Après la mort de mon mari, je devais me débrouiller pour gagner de quoi faire grandir mes cinq enfants », raconte à Anadolu Candide Minani, la cinquantaine.
Native de Muyira, dans les montagnes surplombant la capitale, cette femme rencontrée sur un chantier de bitumage au niveau de la route Bujumbura-Rumonge, au sud de la capitale, affirme œuvrer à remplacer comme il se doit le père de ses enfants.
Charpentier, le bonhomme ne manquait pas à son devoir d’assouvir les besoins de sa famille, jusqu'à son enlèvement par des inconnus il y a quelques mois. « Depuis ce jour, je ne l’ai jamais revu », dit-elle tristement.
La terre ne pouvant plus être la seule source de revenu, Candide Minani décide d’exercer le métier de son mari. Elle gagne 12 dollars par semaine. « Cette somme me permet de payer les frais scolaires de mes enfants et de les habiller», soupire-t-elle, appelant les autres veuves à prendre leur destin en main.
Mais Candide ne détient pas le monopole de la misère. Yolande, la trentaine, mère de trois enfants, est une autre veuve évoluant dans le même chantier. Son mari a été enlevé au cours de juillet 2015 et son cadavre a été retrouvé le lendemain dans le ruisseau d’un quartier contestataire de Bujumbura.
« Pour élever mes enfants, je suis venue demander du travail ici. Heureusement que les femmes étaient prioritaires », se réjouit-elle, signalant la présence de plus de 25 veuves sur le chantier.
Des orphelines sont également engagées dans le chantier. Evelyne, est devenue chef de famille en 2007 après l’assassinat de son père (un militaire) en 2005 lors d’un affrontement avec les rebelles.
«Deux ans après la mort de mon père, ma mère a quitté ce monde me laissant deux sœurs et un frère. J’étais l’aînée de la famille, donc, la mieux habilitée à remplacer mes parents », affirme-t-elle malaxant du ciment avec du sable.
Evelyne a abandonné ses études pour travailler et s’occuper de ses deux sœurs. « J’ai commencé en tant que vendeuse de fruits avant l’incendie du marché central de Bujumbura, puis, je me suis convertie en maçonnerie. Je gagne deux dollars par jour, de quoi survivre avec mes deux sœurs. Le loyer c’est mon frère qui s’en occupe», bredouille-t-elle.
Si certaines burundaises n'avaient d'autre choix que se convertir dans la maçonnerie, en raison du chaos généré par la crise politique et sécuritaire qui secoue le Burundi depuis avril dernier, d’autres femmes ont migré du secteur agricole vers celui du bâtiment, à cause de l’infertilité de plusieurs terres cultivables.
« Jadis, nos terres étaient généreuses. Nous avions à manger et une partie à écouler sur le marché pour avoir de l’argent. Mais aujourd’hui, les terres ne sont plus fertiles alors que les bouches à nourrir ne cessent d’augmenter. La maçonnerie est devenue le remède», lâche Adelaïde Niyuhire, la quarantaine, perche à la main.
Evariste Ngayimpenda, démographe signale dans la même optique, que la population burundaise pourrait atteindre 15 millions en 2035 avec une densité moyenne de l’ordre de 540 habitants/km2.
Les femmes représentent actuellement près de 50% de l’ensemble d’une population estimée à environ dix millions d’habitants, selon les statistiques du ministère de l’Intérieur.
Le Burundi a plongé dans la violence depuis l'annonce fin avril de la candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat qui, selon l'opposition, la société civile et jusqu'à une partie de son propre camp, viole la Constitution et l'Accord d'Arusha ayant mis fin à la guerre civile (1993-2006). Plusieurs centaines de personnes ont été tuées depuis, selon l'ONU.