AA/Makabaye (Extrême-Nord du Cameroun) /Anne Mireille Nzouankeu
Marteau artisanal dans une main, morceau de caoutchouc dans l’autre, des dizaines de femmes concassent, sous un soleil de plomb, des pierres à longueur de journée. Opération dignité, disent-elles.
Malgré la chaleur qui atteint très souvent les 40 degrés et la pénibilité du travail, elles gardent le sourire.
Le site de concassage de pierres se trouve à Makabaye. Dans cette localité comme un peu partout dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, le paysage est pierreux. Partout où l’on pose le regard et à perte de vue, on aperçoit des montagnes et des grosses pierres. Même les maisons sont partiellement construites en pierres. Ces montagnes pierreuses sont une aubaine pour les femmes à la recherche d’une activité lucrative.
C’est le cas de Malloum. Assise au milieu des autres femmes, elle a un rythme de travail plus rapide que ses collègues. Sauf quand elle interrompt son travail pour décrocher son téléphone qui sonne. « Casser des pierres m’a permis d’avoir des rêves. Je peux rêver et réaliser mes vœux avec l’argent que je gagne ici. Je ne pensais pas un jour avoir un téléphone par exemple. Aujourd’hui, je suis à mon deuxième téléphone acheté », confie à Anadolu Malloum, rencontrée à Maroua.
Autrefois, casser des pierres était considéré comme un travail honteux, un saut-métier. Ceux qui pratiquaient cette activité le faisaient en cachette et étaient méprisés par les autres. Aujourd’hui, les casseuses de pierre affichent leur fierté d’avoir un métier qui leur permet de vivre. Même si jusqu’à présent, on ne retrouve dans ce secteur d’activité que des femmes qui n’ont pas la possibilité d’exercer un autre métier.
Malloum, âgée de 25 ans donne l’impression d’avoir au moins 10 ans de plus. Sur son visage, persistent les traces et les signes de longues années de précarité.
Handicapée, elle a le pied droit plus mince et plus court que le pied gauche. A cause de ce handicap dont elle ignore l’origine, elle n’a pas été scolarisée dans son enfance. Aucun homme n’a voulu l’épouser. A 16 ans, ses parents lui ont demandé d’aller se débrouiller car elle devenait une charge inutile. « Quand on demande à une femme qui ne sait rien faire de ses mains d’aller se débrouiller pour vivre, ça signifie quoi », répond-t-elle lorsqu’on lui demande de quoi elle vivait.
Timidement, elle avoue cependant qu’elle a eu plusieurs séjours chez divers parents. Puis elle s’est retrouvée chez des amis qui vivaient de la prostitution et elle a été obligée de faire comme elles. Mais là aussi, les clients avaient une préférence pour les filles valides. « Après diverses tentatives, j’ai fini par atterrir ici grâce à une femme qui vient du même village que moi et qui casse des pierres depuis près de 10 ans», explique Malloum.
Sur le site de concassage des pierres, les rôles sont bien déterminés. Certaines femmes sont chargées de récolter les grosses pierres dans les montagnes et d’autres les cassent en plus petits morceaux. Tous les matins, Malloum commence sa journée en grimpant au sommet du mont Maroua. Elle trouve des pierres déjà mises en sac et transporte sur la tête un sac de pierres qu’elle va ensuite casser au bas de la montagne. En général, elle finit son travail entre 13h et 15h. En début d’après-midi, les acheteurs viennent se ravitailler sur place. Il s’agit pour la plupart de vendeurs de graviers servant à la construction des maisons ou des routes.
Malloum gagne 1200 FCfa (2,20 usd) par jour. Une somme qui semble dérisoire mais qui représente « une fortune » pour elle et les autres femmes. Elle énumère fièrement ses réalisations : « Je travaille tous les jours. J’ai environ 36 000 FCfa (66 usd) par mois. Avec cet argent, je loue une petite chambre, je m’achète des vêtements et des chaussures. Je me suis même constituée un fonds de commerce et j’ai ouvert un call-box », une sorte de cabine téléphonique sur téléphone portable.
Jeanine, elle, est veuve. Elle a été accusée d’être à l’origine de la mort de son mari et a été chassée de la maison par sa belle-famille. Elle vient au travail avec ses trois enfants dont l’âge varie entre sept et trois ans. Elle aussi assure trouver son bonheur dans la casse des pierres. « Ici, je trouve de quoi manger. J’épargne également pour envoyer mes enfants à l’école l’année prochaine », confie-t-elle.
Le métier a des risques. Il arrive très souvent que certaines femmes se cognent les doigts en voulant casser la pierre ou se coupent le pied en marchant sur les cailloux. Malgré cela, elles ne se voient pas ailleurs. « La pierre c’est ma vie maintenant. C’est la pierre qui me nourrit et me permet de marcher la tête haute. Avant je demandais l’aumône, aujourd’hui je travaille », dit en riant Zeina, casseuse de pierre et fière de l’être.