AA/ Maroua (Cameroun)/ Anne-Mireille Nzouankeu
Quoique confronté à une coalition de deux armées, tchadienne et camerounaise, le groupe armé Boko Haram continue ses exactions dans les localités camerounaises jouxtant la frontière du nigérianes d'où il mène des incursions meurtrières, qui se vident de leurs habitants en proie à la peur.
La ville camerounaise de Fotokol, distante de moins d’un kilomètre du Nigeria, continue de pleurer ses morts. « Les gens fuient. Ils ont peur. Certains disent qu’avant de partir, les combattants de Boko Haram criaient dans la rue en disant qu’ils reviendraient », a expliqué lundi à l’agence Anadolu une source en service à la mairie, ayant requis l'anonymat, par peur des représailles.
« La ville a été pratiquement rasée après le passage de Boko Haram. Toutes les administrations publiques sont soit détruites, soit saccagées. Les maisons et les lieux de culte sont incendiés », ajoute la source.
Le 4 février, près de 800 combattants de Boko Haram y ont fait une incursion et ont tué plus de 200 personnes, y compris des fidèles qui se trouvaient dans des mosquées. Depuis, Fotokol ne cesse de se vider. Après avoir enterré leurs morts, les survivants ne pensent désormais qu’à se mettre à l’abri d’éventuelles autres attaques. Comme Fotokol, la plupart des autres villes et villages camerounais attaqués par Boko Haram sont pratiquement devenus fantômes.
C’est le cas de Nguetchéwé. Il est semblable à beaucoup d’autres villages frontaliers au Nigeria. Des maisons en pierres et en paille, le sol est lui aussi pierreux. De temps en temps, on aperçoit quelques arbustes. Nguetchéwé, jusque là inconnu de beaucoup, y compris des Camerounais, a été rendue célèbre en novembre 2013 lorsque Georges Vandenbeusch, prêtre français exerçant dans la paroisse du coin, y a été enlevé par le groupe terroriste Boko Haram. Depuis, le village, jusque là calme, a perdu de sa paisibilité.
Sœur Françoise Mutarabiye est une religieuse qui a été témoin de cet enlèvement. Elle était elle aussi en service dans cette paroisse et habitait non loin du domicile du prêtre. Plus d’un an après, elle s’en souvient toujours.
« Vers 23h ce jour là, j’ai entendu quelqu’un cogner à la porte. Je n’ai pas ouvert. Quelques secondes après des gens ont cassé la fenêtre et sont entrés dans ma chambre. Ils ont demandé de l’argent, ils ont fouillé et pris quelques objets de valeur et sont repartis », se souvient la sœur Mutarabiye, rencontrée à Maroua par Anadolu.
« Ils étaient une dizaine à peu près à l’intérieur et d’autres à l’extérieur. Ils étaient armés, habillés en tenue civile et à visage découvert. C’était des gens que nous ne connaissions pas dans le village. Ils n’avaient pas l’air d’être du village et ils parlaient une sorte d’argot anglais. Après leur départ, je suis allée avec d’autres sœurs chez le père Georges, nous avons trouvé la porte cassée. Il avait été enlevé », ajoute-t-elle tandis que son visage se fronce pendant son récit.
Bien qu’elle voulait rester à Nguetchéwé, sa communauté religieuse lui a demandé de quitter le village pour ne pas être une potentielle cible de Boko Haram. Toutefois, elle a eu l’occasion d’y retourner en janvier dernier. « Le village s’est vidé. L’école primaire a fermé. Le centre de santé, lui aussi, a fermé », explique Mutarabiye.
D’autres villages, situés le long de la frontière entre le Cameroun et le Nigeria à l’exemple de Badjoel, Génémé, Rodogo, Vrequet ou encore Zlausaf sont devenus, eux aussi, des villages fantômes. Leurs habitants les ont déserté au profit de localités plus éloignées des frontières.
« On a peur. Les Boko Haram venaient souvent nous attaquer dans notre village. Au début, ils prenaient juste notre bétail et notre nourriture. Après, ils ont commencé à prendre nos enfants pour les enrôler de force. Ceux qui refusaient étaient tués. C’est pourquoi nous avons fui », témoigne à Anadolu Boméné Augustin, ayant fui le village Vrequet.
Boméné fait partie de ces milliers de déplacés camerounais à cause du phénomène Boko Haram. Le chiffre exact de déplacés n’est pas connu. « Ils ne sont pas dans des camps, généralement, ils quittent leur village pour aller chez un parent, un ami. C’est pourquoi il est difficile de donner un chiffre, même approximatif de personnes déplacées au Cameroun. Ils sont certainement plusieurs milliers », explique un responsable de la préfecture de Maroua à l’agence Anadolu.
«Près de 200 établissements d’enseignement primaire et secondaire de la région de l’Extrême-Nord ont fermé à cause de la menace Boko Haram », ajoute le cadre administratif. Il explique que ces établissements scolaires ont fermé parce qu’aussi bien les enseignants que les élèves avaient déserté les lieux.
Même la présence au Cameroun des troupes tchadiennes, qui conduisent une opération contre le groupe terroriste depuis fin janvier, ne rassure pas encore ces déplacés.
«Pour le moment, ma famille et moi ne pouvons rentrer chez nous à Badjoel. Même les Tchadiens qui sont des militaires se font tuer, à plus forte raison des personnes civiles comme nous », conclut Moussa Mvoungaï, un déplacé interne qui est hébergé à Maroua chez des parents lointains.