Monde, Analyse

Stéphanie Williams au centre d’un conflit russo-américain sur la Libye (Analyse)

-Le mandat de l’émissaire onusienne par intérim en Libye s’achève au début du mois de novembre, concomitamment avec la tenue d’une Conférence décisive en Tunisie

Mona Saanouni   | 20.10.2020
Stéphanie Williams au centre d’un conflit russo-américain sur la Libye (Analyse)

Libyan

AA / Istanbul

L’émissaire onusienne par intérim, Stéphanie Williams, s’apprête à engager son ultime bataille aux fins d’inciter les protagonistes du conflit libyen à signer un accord portant résolution de la crise qui secoue ce pays, et ce avant la fin de son mandat, au début du mois de novembre prochain.

Cependant, la Russie est inquiète en raison du contrôle par les Etats-Unis de la décision de la Mission onusienne, via l’émissaire qui est de nationalité américaine, et craint l’impossibilité de choisir un successeur à Williams à cause du « rôle de blocage américain », selon Moscou, ce qui sera de nature à créer une vacance à la tête de la Mission ou à prolonger le mandat de Williams, en mettant toutes les parties devant le fait accompli.

La fin du mandat de Williams à la tête de la Mission onusienne en Libye coïncide avec la tenue des discussions décisives en Tunisie, au début du mois de novembre, discussions qui devraient examiner, entre autres points, la constitution d’un nouveau Conseil présidentiel composé d’un triumvirat, et la nomination d’un Chef de gouvernement autonome de cette institution ainsi que le transfert des institutions souveraines vers la ville de Syrte (450 Km à l’est de Tripoli).

En vue de couronner de succès cette mission, sans délai, Williams a mis en place une feuille de route condensée et multidimensionnelle de dialogue, qui a débuté par la Réunion du Caire pour discuter du processus constitutionnel, entre les 11 et 13 octobre courant, avant d’amorcer le processus militaire, le 19 du même mois à Genève à travers la réunion du Comité militaire « 5+5 », et finir enfin avec les réunions préparatoires de la Conférence de Tunis en visioconférence à compter du 26 octobre.

** Le processus du Caire trébuche et les réunions de Genève en difficulté

La tâche de Williams s’avère extrêmement délicate, dès lors qu’elle ne dispose pas d’assez de temps, un luxe le cas échéant. Le premier échec provient du Caire après l’obstination de la délégation de la chambre des députés de Tobrouk à introduire des modifications sur le draft de la Constitution.

Cette requête a fait l’Objet de réserves de la part de la délégation du Conseil d’Etat, dans la mesure où cela nécessitera du temps pour que « le Comité des Soixante » réexamine le document et procède à l’amendement du projet de la Constitution, le tout sans garanties que les députés de Tobrouk approuvent le nouveau projet.

La Réunion du Comité militaire « 5+5 », quant à elle, est la plus difficile, dans la mesure où les milices du putschiste Khalifa Haftar, qui contrôlent l’est et le sud du pays, seront représentées par cinq membres.

Haftar avait critiqué les pourparlers en cours dans plus d’un pays et violé les arrangements de cessez-le-feu à maintes reprises. De plus, son projet consiste à gouverneur, seul, le pays, alors que le Dialogue politique entre les délégations du Conseil d’Etat et la Chambre des députés de Tobrouk est fondé sur le partage du pouvoir.

En revanche, des officiers supérieurs de l’armée libyenne relevant du gouvernement légal, qui a vaincu Haftar à Tripoli, rejettent tout rôle du général putschiste dans l’avenir du pays, en particulier, après la découverte des crimes qu’il a commis dans l’ouest, le dernier en date étant celui des charniers à Tarhouna (90 Km au sud de la capitale Tripoli).

Lors de la dernière phase du dialogue, Williams s’emploie à faire associer le plus grand nombre des protagonistes libyens, y compris les députés de Tripoli, qui représentent plus que le triple du nombre des députés de Tobrouk, ainsi que la catégorie des jeunes.

En cas de succès de Williams à nommer un nouveau président du Conseil présidentiel, en succession de Fayez al-Sarraj, à désigner deux nouveaux vice-présidents et un Chef de gouvernement autonome, à convenir d’une feuille de route pour organiser un référendum sur la Constitution et des élections législatives et présidentielle, tout en réussissant à unifier le parlement et les institutions régaliennes, cela constituera son plus grand succès depuis le début de son mandat à la tête de la Mission onusienne, en mars dernier.

*Les inquiétudes de Moscou

La machine diplomatique américaine a pesé de tout son poids pour soutenir les efforts de Williams. Cela s'est illustré, notamment, à travers la visite effectuée par l'ambassadeur de Washington en Libye, Richard Norland, en Egypte et en Turquie avant de se réunir avec Williams.

Washington exerce une pression sur Haftar et ses alliés dans la région, en particulier l'Egypte, afin de faire sortir les mercenaires de la compagnie russe Wagner de Syrte et de la base aérienne d'al-Joffra (650 Km au sud-est de Tripoli) ainsi que des champs et des ports pétroliers, l'objectif étant de priver Moscou d’une position dans le sud de la Méditerranée.

La Russie a réagi à la tentative des Etats-Unis de cerner son rôle en Libye, par le biais de son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui a mis l’accent sur l'impératif de résoudre la question du nouvel émissaire onusien en Libye « dans les plus brefs délais », accusant au passage Washington d'entraver ce processus.

Il convient de noter que lors de son point.de presse animé, conjointement avec son homologue italien Luigi di Maio, mercredi, Lavrov a souligné le soutien qu'apporte son pays aux efforts onusiens, afin de résoudre la crise libyenne à Genève après les réunions du Caire, sans pour autant mentionner la conférence de Tunis qui devrait être plus décisive que les autres pourparlers.

Cela a poussé des observateurs à s'interroger sur le probable soutien de Moscou à la Conférence de Tunis ou si la Russie est en train d’exercer une pression sur le Conseil de sécurité et le Secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, pour nommer un nouvel émissaire et éviter ainsi de prolonger le mandat de Williams à la tête de la mission onusienne.

La diplomate américaine s’est précipitée, au lendemain de cette déclaration, à se rendra à Moscou où elle s’est entretenue avec Lavrov avec qui elle est convenue de la nécessité de coordonner les efforts de la Communauté internationale pour appuyer le processus du dialogue interlibyen tenu sous les auspices des Nations Unies.

La Russie tentera à travers cette pression, pour ne pas prolonger le mandat de Williams, d’affaiblir le rôle américain et de contraindre Washington à dialoguer avec elle et d’accepter la présence des intérêts russes en Libye.

Néanmoins, ce conflit américano-russe sur les moyens de résoudre la crise en Libye aura probablement des impacts négatifs sur le succès de la Conférence de Tunis, en dépit d'une atmosphère positive.

Cette atmosphère s’est illustrée à travers la réouverture du secteur pétrolier bloqué depuis plusieurs années, la reprise des dessertes aériennes entre l'est et l'ouest du pays, les Accords de Bouznika au Maroc sur les critères adoptés pour la répartition des postes régaliens, et les pourparlers du Caire mettant fin à la phase transitoire et l'amorce d'une phase durable.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou

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