AA – Istanbul
L’Alliance du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), qui considère que sa mission continue à avoir une raison d’être, même après la fin de la Guerre Froide, traverse ses jours les plus critiques depuis le démantèlement du pacte de Varsovie.
Les chefs d’état et de gouvernement des pays membres de l’OTAN se réuniront, mardi et mercredi, dans la capitale du Royaume-Uni, qui a été, il y a quelques jours, le théâtre d’une attaque terroriste perpétrée par Daech.
Le 3 octobre 1990, la réunification de l’Allemagne devenait effective, signant par là même la fin du Pacte de Varsovie. Créé le 14 mai 1955, sa mort fut lente et silencieuse.
Les membres restants de l’organisation en ont dissous la structure militaire le 31 mars 1991. Puis, le 1 juillet de la même année, le Pacte de Varsovie a été officiellement démantelé.
Pendant ce temps, le leader de Kremlin, Mikhail Gorbatchev, qui essuyait les critiques des cadres dirigeants de l’Union Soviétique à cause des concessions faites à l’OTAN, devait faire face à une tentative de coup d’Etat.
En peu de temps, il devenait évident que les promesses faites à Gorbatchev, comme le fait que l’OTAN n’avancerait pas vers l’Est, ne seraient respectées.
Les anciens membres du Pacte de Varsovie ont en effet commencé à rejoindre un à un l’OTAN. En 1999, la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque devenaient membres de l’OTAN, suivis en 2004 par la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie, la Slovénie et les pays Baltes.
Une offensive qui a atteint son point culminant lors de la guerre de Bosnie, puis lors de la guerre du Kosovo, et qui a eu pour effet d’empiéter sur le pré carré russe dans les Balkans.
En 2011, l’OTAN est intervenue en Libye et a élargi les limites de sa zone d’influence militaire en Afrique du Nord et en Méditerranée.
La riposte de la Russie à ce qu’elle considère comme « des velléités expansionnistes de l’OTAN », s’est tout d’abord manifestée lors de l’intervention militaire russe en Géorgie, qui a stoppé l’avancée de l’OTAN à l’Est. Vint ensuite l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et l’occupation de la région du Donbass par les forces séparatistes soutenues par la Russie.
En 2015, la Russie enchaîne avec le soutien militaire apporté au régime de Bachar al-Assad en Syrie, poussant plus loin ses efforts visant à ramener un certain équilibre des forces face à l’OTAN en Méditerranée.
• L’OTAN face à des questions complexes
Le Président américain, Donald Trump, agissant de manière à diminuer les dépenses militaires de son pays, en Asie, au Moyen-Orient et en Europe, a commencé à questionner la contribution des alliées au financement de l’OTAN.
C’est ainsi qu’il a augmenté la pression exercée sur les pays européens pour qu’ils contribuent de manière plus conséquente au financement de l’Alliance, de même qu’il a œuvré à trouver de nouvelles débouchées commerciales sur le marché européen pour les produits de l’industrie d’armement américaine.
Le projet de l’avion de combat F-35, de cinquième génération, est des plus édifiants à ce sujet.
Les raisons principales qui se dissimulent sous le fait que le sommet de l’OTAN pourrait devenir un conflit pour les pays membres sont les suivantes :
1. Les barrières rencontrées par l’OTAN lors de son élargissement vers la Russie.
2. Les réponses données par la Russie en Ukraine, en Géorgie, en mer Noire (Crimée et en Méditerranée (Syrie) face à l’expansion de l’OTAN.
3. Les attentes de l’industrie de l’armement américaine qui cherche à obtenir une plus grande part du marché européen.
4. Un financement à l’OTAN en dessous de ce qui est attendu par l’Allemagne et la France. Le fait que l’Allemagne consacre un budget au projet énergétique commun avec la Russie alors qu’elle pourrait dépenser ce budget pour l’OTAN ou pour l’achat d’armes américaines.
5. La mise en danger de la sécurité nationale de la Turquie à cause des conflits d’intérêts du duo Etats-Unis/France avec la Russie en Syrie.
6. L’armement de l’organisation terroriste PKK/YPG par les Etats-Unis et la France, le fait qu’ils empêchent la Turquie de se renforcer avec les systèmes de défense aérienne haute altitude et qu’ils procèdent à l’exclusion d’Ankara du projet F-35, bien que la Turquie soit un des pays partenaires de ce projet. Le prétexte invoqué étant le fait que la Turquie ait acheté des systèmes de défense S-400 à la Russie.
7. Le soutien du Président français Macron apporté à l’Alliance Grèce- Administration de Chypre du Sud – Egypte- Israël en Méditerranée orientale, ainsi que ses tentatives d’obtenir une base en Chypre et une part des ressources énergétiques de la région, l’amènent à proclamer la mort de l’Alliance pour sortir de la zone d’influence des Etats-Unis afin de développer des relations privilégiées avec la Russie et la Chine.
- Macron rêve d'une Europe sans les Etats-Unis
Force est de constater que la Turquie n'obtient plus, depuis de nombreuses années, de soutien en armes et en technologies pour faire face aux menaces régionales au Moyen-Orient. Son invocation de l'article 5 du Traité de l'Atlantique nord pour "la défense d'un pays allié attaqué", a été refusée. Elle a été aussi menacée par des alliés de l'OTAN qui, eux, ne se gênent pas pour piétiner le droit international, en coopérant avec les organisations terroristes en Syrie ou en Méditerranée orientale.
À l'approche du Sommet de Londres, les médias ont annoncé qu'Ankara avait "bloqué" un plan d'importance critique pour l'Alliance.
L'approbation de ce plan, qui prévoit une réplique à une éventuelle attaque russe contre les pays baltes et la Pologne, allait en effet être suspendue, bloqué par Ankara, jusqu'à ce que l'OTAN reconnaisse le PKK/YPG en tant qu'organisation terroriste active en Syrie.
D'un côté, l'actuelle et concrète menace terroriste à laquelle la Turquie fait face, et de l'autre, la crainte fantaisiste d'une occupation russe de l'Europe. Il ne faut pas être diplomate ni expert militaire pour comprendre lequel de ces deux enjeux est plus prioritaire.
D’aucuns mènent une campagne d’attaques contre la Turquie, simplement parce qu’elle riposte, diplomatiquement, à ceux qui n’ont cure des attaques terroristes qu'elle subit depuis des années, comme cela a été le cas avec l'achat des systèmes de défense aérienne S-400.
Le Président français, Emmanuel Macron, est le chef de file de cette campagne.
Lors d’un entretien accordé au journal britannique « The Economist », Macron a attaqué la Turquie en s’en prenant frontalement à l’OTAN. Prétendre avec aplomb que l'OTAN "est en état de mort cérébrale", à quelques jours du 70ème anniversaire de la création de l'Alliance, mettra sans doute le président français au centre des débats lors du sommet de Londres.
La ministre française de la Défense, Florence Parly, a essayé d'adoucir l'expression, en déclarant que « l'Alliance doit passer de l'état de mort cérébrale au brainstorming », mais Macron, lors d'une conférence de presse conjointe avec le Secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a réitéré le même terme de « mort cérébrale ».
Lors de son entretien avec le journal britannique, Macron s’est contenté d’un laconique « je ne sais pas » en réponse à la question : "Pensez-vous encore qu'un pays allié doit pouvoir se prévaloir du principe de défense collective en vertu de l'article 5 du Traité de l'Atlantique nord ?"
Ne pas savoir, n’a pas empêché le président français de critiquer la coopération turco-américaine en Syrie.
Il faut chercher les raisons de la position de Macron à l'égard de l'OTAN, non en Syrie ou en Méditerranée orientale, mais à Washington. La manière dont il a été accueilli par Trump lors de sa visite à la Maison Blanche en avril 2018, et les critiques des médias français suite à cela, a incité Macron à réfléchir sur une "Europe sans les États-Unis".
Macron avait offert à Trump un "chêne d'amitié", à l'occasion du 250ème anniversaire des relations bilatérales, et les deux leaders l'avaient planté dans le jardin de la Maison Blanche. Ce petit arbre symbolisait également les 2 mille soldats américains morts en France lors de la Première Guerre mondiale.
Macron espérait que l'arbre symboliserait également les relations enracinées entre les deux pays. Mais le chêne a été ensuite placé en quarantaine, par crainte de porter des maladies européennes, et doit certainement être en train de faner comme les relations franco-américaines en 2019.
C'est dans ce contexte qu'il faut évaluer les déclarations de Macron. Le Président français souligne que la Chine ou la Russie ne sont pas les "ennemis" de l'OTAN aujourd'hui, mais bien le terrorisme international.
Évidemment, ce que Macron désigne comme "terrorisme international", ce n'est pas le PKK/YPG, mais cette nébuleuse de Daech, dont la source d'émergence demeure encore non identifiée.
Il est aussi nécessaire d’analyser la thèse du président français, qui estime que la Chine et la Russie ne sont pas une menace pour l’OTAN. Il est évident que le président Macron est à la recherche de nouvelles institutions militaires pouvant répondre aux intérêts commerciaux de son pays, à l’heure où la Chancelière allemande Angela Merkel affirme que l’Europe, 80 ans après la 2nde Guerre Mondiale, n’est pas en mesure de se défendre seule.
Il n’est pas très difficile de comprendre que la Grèce et la partie grecque de Chypre devraient faire partie de cette nouvelle structure. Dans ces conditions, il est légitime de se demander si la mission du porte-avion français Charles de Gaulle et de la flotte qui l’accompagnait en Asie du Sud-est, en mai 2019, avait pour but de soutenir les Etats-Unis ou la Chine.
- La France n’a pas été un pays pionnier dans la création de l’OTAN
Mais est-ce que la « mort » de l’Alliance Atlantique est possible pour la seule raison que Macron la souhaite ? Pour pouvoir répondre à cette question, il est suffisant de revenir au processus de création de l’OTAN et se rappeler que signifie « Alliance de l’Atlantique Nord ». Tout de suite après la 2ème Guerre Mondiale, le leader de l’URSS (Union soviétique), Joseph Staline, voulait prendre l’Europe en otage en détruisant son économie. Face à cela, la première mesure des Etats-Unis a été de mettre sur pied le Plan Marshall.
Mais la menace de l’URSS n’était pas seulement économique, elle était aussi militaire, il fallait donc y répondre. Une première initiative a été prise en 1948 par l’Angleterre, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, en signant l’Accord de Bruxelles pour mettre sur pied une politique commune de défense de l’Europe occidentale.
Mais, elle n’avait pas la capacité de contrer la supériorité militaire soviétique. Face au développement rapide de la Guerre Froide et l’impuissance des Nations Unies pour intervenir en Europe, l’Angleterre, les Etats-Unis et le Canada ont commencé à discuter secrètement pour créer une alliance militaire. La coopération de ces 3 pays pendant la 2ème guerre mondiale avait permis l’utilisation des voies maritimes de l’Atlantique Nord permettant à l’Europe de rester debout.
En février 1948, un coup d’état communiste en Tchécoslovaquie semblait imminent, alors les 3 pays ont invité, la France, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la Norvège à leurs discussions, pour créer, en moins d’un an, l’Alliance du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN).
Ainsi, du point de vue géopolitique, la France n’a pas joué un rôle majeur dans la création de l’OTAN. Peut-être même que si le Général de Gaulle avait été à ce moment-là à la tête du pays, la France n’aurait jamais intégré l’Alliance.
Après son élection en 1958 et l’adoption de la constitution instaurant la Vème République, De Gaulle a, petit à petit, éloigné son pays de l’OTAN.
Ce processus a débuté en 1959 avec le retrait des navires français de la flotte de l’OTAN en Méditerranée, pour en 1966, se retirer complètement de l’aile militaire de l’Alliance.
Suite à cela, l’OTAN dont le siège se trouvait à Paris, a dû déménager pour s’installer à Bruxelles.
Les paroles de Macron, du 28 novembre dernier, estimant que la Chine et la Russie ne sont plus des menaces pour l’OTAN, ne sont-elles pas en totale adéquation ? Il est possible d’affirmer que la géostratégie mondiale vit une répétition de l’Histoire. D’autant plus qu’aujourd’hui, la Chine est bien plus puissante qu’en 1966.
- Les résultats probables du Sommet de Londres
En réalité, les prémices du sommet de Londres étaient apparues lors de la 55ème conférence sur la Sécurité, qui s’est tenue à Munich du 15 au 19 février 2019.
Dans une analyse développée à l’issue de cette conférence, publiée par l’Agence Anadolu, nous avions avancé ceci : « L’Europe et les Etats-Unis ne se sont retrouvés sur aucun point. Le point de vue majoritaire qui ressort de la conférence est que le monde est entré dans une nouvelle ère d’affrontements entre les trois grandes puissances que sont les Etats-Unis, la Russie et la Chine, estimant que les démocraties libérales occidentales n’étaient pas prêtes pour cela. La conférence de cette année a montré que les conflits internes à la famille transatlantique passent devant l’opposition Etats-Unis-Russie. »
Ces nuages gris qui surplombaient Munich risquent de se transformer en tempête au-dessus de Londres. Soit les motifs de création de l’OTAN vont être remémorés lors du sommet de Londres pour redéfinir le sens du terme « alliés », soit la stabilité internationale va être menacée par les caprices de leaders comme Macron, dont le pays a perdu son poids politique, et ouvrir la voie à de nouvelles crises.
Si la très grande majorité des 29 pays membres, en premier lieu les Etats-Unis, sont sincères dans le fait de percevoir la Russie comme une menace, alors ils seront dans l’obligation de prendre en considération les inquiétudes de la Turquie.
Dans le cas contraire, qu’il s’agisse de la lutte contre le terrorisme, ou de l’hypocrisie affichée lors de l’achat par la Turquie de systèmes de défense antiaérienne, il sera confirmé qu’aucun membre de l’OTAN n’est réellement en sécurité.
[Mehmet A. Kanci vit à Ankara, il est journaliste. Il rédige des analyses sur les questions de politique extérieure de la Turquie.]
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