AA / Istanbul / Yaşar Sarı*
La visite effectuée par le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, au début du mois de février courant à Kiev, a suscité l'intérêt des milieux diplomatiques liés à la crise ukrainienne, dans la mesure où cette affaire s'est transformée en une crise internationale, concomitamment à une série de scénarios véhiculés, et à leur tête, l'éventualité d'une guerre imminente entre la Russie et l'Ukraine.
Au début du mois courant, Erdogan était arrivé en Ukraine dans le cadre d’une visite officielle, à l'invitation de son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour participer à la dixième réunion du Conseil stratégique de haut niveau turco-ukrainien et pour débattre du dossier relatif à l'aide ukrainienne.
La visite du Président Erdogan en Ukraine a illustré l'importance de la position stratégique de la Turquie dans la région et de son rôle pour identifier une solution à la crise ukrainienne, et ce à travers sa position dans la mer Noire, compte tenu de la rude concurrence entre les Etats-Unis et la Russie et du rôle d'Ankara, en tant que facteur d'équilibre entre Kiev et Moscou.
- Une politique turque équilibrée
L'Ukraine a entamé son parcours politique, en tant qu'Etat indépendant, après avoir transféré les armes nucléaires qui étaient en sa possession, après l'effondrement de l'ex-URSS, à la Russie, en vertu de l'Accord de Budapest de 1994.
Kiev avait bénéficié d'une série de garanties offertes par les Etats-Unis et d’autres alliés pour garantir son intégrité territoriale, et au fil du temps, les développements survenus sur la scène politique interne ukrainienne ont pesé sur ses relations avec les autres pays.
Les protestations populaires, qui ont eu lieu à Kiev en 2005, ont provoqué la « Révolution orange » qui a permis à Viktor Iouchtchenko d'accéder à la magistrature suprême en Ukraine.
Ce développement a abouti à un ralentissement délibéré de l'approvisionnement en gaz naturel de l'Occident par la Russie via l'Ukraine ainsi qu’à accentuer la dimension internationale de cette question.
Au cours de cette période, la Turquie est parvenue à développer ses relations avec l'Ukraine, principalement en matière d'échanges commerciaux, tout en déployant des efforts fructueux pour protéger les droits des Tatars de Crimée.
Toutefois, la rupture délibérée, de temps à autre, par la Russie des approvisionnements en gaz a constitué une source d'inquiétude pour la Turquie également.
En réalité, les gazoducs alimentant l’Europe en gaz depuis la Russie via la Turquie (Turkish Stream) ont contribué, par la suite, à réduire l'impact de l'environnement d'instabilité généré par le manque d'approvisionnement en gaz naturel sur la Turquie.
Jusqu'à 2014, la Turquie était essentiellement préoccupée par l'empêchement de la détérioration de la stabilité et de la paix dans le bassin de la mer Noire et de faire face à l'éventualité de l'enclenchement d'un conflit dans la région.
Malgré l'appui apporté par la Turquie à l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l'OTAN, il n'en demeure pas moins qu'elle s'était opposée au déploiement d'une force militaire relevant de l’Alliance transatlantique en mer Noire, dès lors que cette présence militaire est contraire à la Convention de Montreux.
En plus en plus de cela, la Turquie a interdit au cours de la guerre qui a opposé la Russie à la Géorgie en 2008 le passage de navires américains chargés d'équipements militaires à travers le détroit du Bosphore, en direction de la mer Noire, dans la mesure où ce passage est contraire à la Convention de Montreux et aurait été de nature à exposer les intérêts turcs en mer Noire au danger.
Par ailleurs, la Turquie a souligné, après que Moscou s'était arrogé la responsabilité de protéger l'Abkhazie et l’Ossétie du sud, l'importance de l'intégrité territoriale de la Géorgie.
De même, Ankara s’est opposée à l'annexion par Moscou de la Péninsule de la Crimée en 2014, affirmant également l'importance de l'unité territoriale de l'Ukraine, tout en confirmant l'importance de garantir les droits des Tatars de la Crimée.
- L'importance de la Turquie en tant qu'allié occidental en mer Noire
Les médias occidentaux ont longtemps exposé des scénarios différents concernant le lancement par la Russie d'une attaque militaire contre l'Ukraine.
Les opinions publiques américaine et britanniques sont convaincues que la Russie dispose d'un tel plan d'attaque, après que Moscou a déployé des forces militaires à ses frontières avec l'Ukraine, au même moment où Washington et Londres continuent à soutenir leurs alliés en Europe de l’Est pour infliger des sanctions politiques et économiques à l'endroit de la Russie.
Malgré cela, et au moment où le Président américain, Joe Biden, et le Premier ministre britannique, Boris Johnson, ont fait des déclarations qui accentuent les tensions, nous avons constaté que le silence était la posture affichée par l'Allemagne et la France, deux pays majeurs et locomotives de l'Union européenne, et ce en raison des intérêts économiques et politiques qui les lient à la Russie, en particulier l'Allemagne, de même que l'Europe ne dispose plus de dirigeants d'envergure, notamment, après le départ de la chancelière Angela Merkel.
Au moment où la popularité du Président français, Emmanuel Macron, a baissé en raison de ses positions floues à l'égard de la crise ukrainienne, l'annonce faite par le chancelier allemand, Olaf Scholz, et Macron quant à leur volonté de se rendre à Kiev et à Moscou, est venue soulever des interrogations quant à l'utilité de ces déplacements, qui probablement n'apporteront rien de nouveau.
C'est dans ce contexte que sont intervenues la visite d’Erdogan à Kiev et son invitation adressée au Président russe Vladimir Poutine à se rendre en Turquie ainsi que sa rencontre avec le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, qui s’est récemment entretenu avec Poutine à Moscou.
Tous ces éléments sont venus mettre en exergue l'importance du rôle turc dans les efforts de médiation aux fins de résoudre la crise et il n'est pas exagéré d'avancer que les efforts de médiation turcs ont de grandes chances de réussir.
Toutefois, ce succès demeure tributaire, en même temps, des décisions devant être prises par les parties étrangères liées à la crise, dès lors que les mesures entreprises par les Etats-Unis pour contraindre la Russie à changer de position impacteront négativement sur les efforts de médiation turque pour la résolution de la crise.
De plus, le rôle turc est en mesure de revêtir une importance exceptionnelle, au cas où Moscou et Washington se résoudraient à recourir à la table des négociations ou à transformer la crise en Ukraine en une crise sous contrôle. Cette configuration fera de la Turquie, en sa qualité du plus puissant membre de l'OTAN riverain de la mer Noire, un Etat qui détiendrait les clés de la solution dans cette région.
D’autre part, la Turquie dispose d'une importance particulière pour la Russie et pour son agenda politique, en particulier, lorsqu'il s'agit des affaires du bassin de la mer Noire et ce, parce qu'Ankara n'autorise pas les navires de guerre chargés de certains équipements de traverser les détroits en direction de la mer Noire, en vertu de la Convention de Montreux relative aux détroits maritimes.
A partir de là, nous pouvons indiquer que la présence de l'OTAN en mer Noire n'a aucune importance sans la Turquie, de même que le renforcement par l'Alliance transatlantique de sa présence militaire en Bulgarie et en Roumanie via la Grèce n’entamera en rien l'importance du rôle turc qui contrôle les détroits maritimes.
- Quelle importance pour la médiation de la Turquie ?
La Turquie a créé récemment un équilibre extrêmement délicat dans ses relations avec l'Ukraine et la Russie, en se basant sur son intérêt à préserver l'équilibre dans le bassin de la mer Noire et à mettre fin à la crise avant qu'elle ne se transforme en un conflit.
Dans ce contexte, il est primordial que le Président Erdogan tente de mettre fin à la crise en rencontrant ses homologues ukrainien Zelensky et russe Poutine pour aplanir les différends.
L'importance de la Turquie pour la Russie et l'Ukraine ne réside pas seulement dans sa position géographique. Les drones acquis par Kiev auprès d'Ankara ont un impact de nature à changer les règles du jeu dans la région.
De même, les investissements mutuels et les accords de coopération avec chacun des deux pays dans les domaines du commerce, du tourisme et de l'industrie militaire sont importants.
En plus, La Turquie privilégie de garantir la stabilité dans la région de la mer Noire et de résoudre les problèmes entre les Etats de la région, au lieu de la transformer en une scène de concurrence internationale.
C'est dans ce contexte précis que la Turquie fait partie des rares pays capables de jouer le rôle de médiateur entre Moscou et Kiev, dès lors qu'elle est liée par des relations stratégiques avec chacun des deux pays, ce qui rend son rôle dans cette crise plus important encore.
En résultat à cela, la Turquie privilégie la participation d’un nombre réduit d’acteurs actifs dans la crise de l’Ukraine pour parvenir à une véritable solution véritable au problème.
Ainsi, Ankara annonce à chaque occasion qu’elle n’hésitera pas à maintenir ouverts les canaux diplomatiques entre les différents protagonistes de la crise, et à prendre des mesures concrètes au niveau des dirigeants pour contribuer de manière effective à résoudre plus rapidement les problèmes en suspens.
Cela montre l'importance de la médiation turque, qui s'emploie à parvenir à une solution pacifique fondée sur les règles du droit international.
Toutefois, parvenir à ce but demeure tributaire des efforts devant être déployés par les acteurs actifs de la crise, en particulier, la Russie et l'Ukraine et leur aptitude à prendre des mesures tangibles et concrètes qui éviteraient à ce que Londres et Washington ne prennent des mesures à même d’embraser la situation.
*Le Professeur Yaşar Sarı, enseignant à l’Université turque Abant İzzet Baysal et chercheur principal au Centre Haydar Aliyev pour les Etudes européennes et asiatiques à l’Université turque Ibn Haldun.
**Traduit de l'arabe par Hatem Kattou
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