AA/ François Burgat*
Année après année, au terme de longues décennies de silence, la fracture creusée entre la France et ses voisins du sud méditerranéen mais plus encore en son sein, dans l’imaginaire de millions de ses concitoyens de toutes origines et de toutes confessions, par la séquence des guerres coloniales, se révèle comme une cause aussi décisive que rarement avouée des tensions qui déchirent aujourd’hui son tissu national.
Dans cette séquence de la colonisation, la page algérienne, plus longue (132 ans) et beaucoup plus violente que celles écrites notamment en Tunisie ou au Maroc voisins, peut être considérée comme celle qui a laissé en friches les plus importantes et les plus urgentes questions mémorielles.
La volonté du président Emmanuel Macron de réouvrir officiellement ce dossier ne pouvait donc qu’être saluée. Pour comprendre la portée mais plus réalistement les limites du “Rapport sur les questions mémorielles relatives à la colonisation et à la guerre d’Algérie” qui lui a été remis à sa demande par l’historien Benjamin Stora, il est toutefois important de rappeler le contexte politique à court terme de sa rédaction. Ce contexte est banalement celui de la volonté d’un Président élu en 2017 de conserver, en vue de sa réélection en 2022, le contact avec un spectre aussi large que possible de l’électorat qui l’a porté au pouvoir.
Or, la crise des gilets jaunes lui ayant permis de mesurer le désaveu, par son électorat de gauche, de politiques jugées trop libérales, le président s’est ouvertement lancé - notamment depuis son discours des Mureaux du 2 octobre 2020 sur la prévention du “séparatisme” musulman- dans une politique de séduction de l’électorat de droite et d’extrême-droite.
Le rapport confié à l’un de ses conseillers ne pouvait donc prendre le risque de freiner ou de contredire cette trajectoire. Aucune surprise ne vient donc troubler le lecteur des 157 pages du texte solennellement remis au Président le 20 janvier 2021. S’il a peut-être ainsi quelques chances de rapprocher entre eux certains des acteurs ou descendants d’acteurs français -encore très divisés - il en a beaucoup moins de faire progresser significativement - entre les deux rives algérienne et française - le rapprochement des mémoires.
Beaucoup a été dit sur les raisons de ce déficit de crédibilité, souligné et amplifié dès sa parution par le rejet de principe exprimé par le Président de toute possibilité d’excuse officielle de la France à l’Algérie. S’il faut désigner la principale dimension du problème que révèle cette approche de l’historien français “officiel”, on dira que Benjamin Stora, comme il est vrai tant d’autres avant lui, ne s’est aucunement préservé de la tentation d’euphémiser l’une des dimensions constitutives de la violence française à l’égard de l’Algérie. Cette dimension constitutive n’est point tant son ampleur, tout à fait exceptionnelle, qu’il est également accusé de minimiser, que, plus fondamentalement encore, sa dimension intrinsèquement unilatérale.
A propos de ce premier niveau de lecture, Afaf Zekkour et Noureddine Amara, deux historiens algériens, ont logiquement concentré leurs critiques sur deux volets. Ils attribuent d’abord à Benjamin Stora un certain “révisionnisme”. Ils lui reprochent ensuite “une propension à vouloir ‘faire nation’ avant d’avoir ‘fait histoire’”. En d’autres termes, ils reprochent à Stora de vouloir aboutir à la réconciliation qui permettrait de refermer la fracture coloniale sans avoir réellement pris le temps d’énoncer lucidement et complètement ses ressorts factuels et sa portée historique.
Dans l’historiographie occidentale de la colonisation, ce biais, celui de toute Histoire dès lors qu’elle est écrite par les vainqueurs, n’a bien évidemment rien d’original ou de nouveau. Il est notamment au cœur de la représentation tronquée du conflit israélo- arabe. En France, pour la doxa du regard dominant, de Plantu, le dessinateur vedette du journal Le Monde aux grandes chaînes d’info en continu, il est récurrent de céder à la facilité pernicieuse de renvoyer dos à dos les colonisateurs et les colonisés, et donc les victimes et les bourreaux ou... les cratères et les canons.
Comme dans la plupart de ses travaux sur la guerre d’indépendance, Benjamin Stora, lui-même issu d’une famille originaire de Constantine et affectée par les turbulences de la guerre de libération, n’échappe pas au travers consistant à opposer sur un même plan les 130 années du martyre infligé à une population écrasée sous les cycles militaire, politique, économique mais aussi, plus durablement encore, culturel d’une implacable exploitation d’une part et, d’autre part, les bouffées de résistance ou de contre-violence montées de cette société colonisée pour alléger sa souffrance ou tenter d’y mettre fin.
De fait, le rapport omet d’abord purement et simplement certaines données factuelles majeures, tout particulièrement lors de la guerre de conquête et des terrifiants agissements des “colonnes infernales” du maréchal Bugeaud commises à la politique de la terre brûlée. Le vocabulaire qu’ il emploie - qualifiant d’ “exactions” - des épisodes criminels majeurs de cette longue et sanglante guerre de conquête trahit très clairement, comme le souligne Olivier Le cour Grandmaison, ce premier parti pris d’édulcorer des politiques qui devraient toutes être assimilées au registre des crimes de guerre. Et les manifestations de contre-violence de la population algérienne, intervenues épisodiquement, notamment dans le contexte de la guerre de libération, ne sont pas construites comme telles mais comme un parallèle voire un équivalent des violences, autrement plus structurelles, du colonisateur.
“Le Benjamin Stora historien a capitulé (ainsi) devant le Benjamin Stora devenu conseiller pour permettre au second de présenter à Emmanuel Macron un programme commémoriel congruent à ses desseins électoraux.” Des nombreux commentateurs du rapport, Olivier Le cour Grandmaison est celui qui a ensuite le plus clairement ciblé non point seulement le “révisionnisme” relatif de l’approche mais également, dans le contexte de l’infléchissement droitier du Président candidat à sa réélection, le parti-pris politicien adopté de façon assez pernicieuse par son conseiller dans les profondeurs de son rapport et, ce faisant, les torts causés par “le conseiller” à la portée scientifique de la prestation de “l’historien”.
L’écriture de Stora s’inscrit en effet dans le droit fil de la rhétorique de criminalisation des démarches “post-coloniales” ou “décoloniales” qui fédère depuis peu le discours fabriqué par les droites pour discréditer, voire criminaliser, toute revendication exprimée par les descendants français des victimes de la colonisation.
B. Stora, écrit OLG, “accrédite la thèse, répétée ad nauseam par les forces politiques (de droite et d’extrême droite), selon laquelle des menaces d’une extrême gravité pèseraient sur l’unité de la République en raison des mobilisations irresponsables de divers « groupes communautaires » et générationnels”.
Le verrouillage persistant de l’accès aux archives demeure par ailleurs un point de contradiction entre la volonté proclamée de transparence et les mesures prises pour l’établir. L’impasse totale sur l’historiographie algérienne ne peut enfin que surprendre au regard des attentes énoncées de “réconcilier” ou même de “faire dialoguer”....les pans divisés de la mémoire méditerranéenne.
Les autres mesures proposées présentent toutes un intérêt ponctuel. Mais elles peinent - ainsi en est-il de la reconnaissance de l’une, mais de l’une seulement des innombrables exécutions extra-judiciaires commises par l’armée française, de la formation de commissions bilatérales, ou encore de la célébration solennelle d’une personnalité française (Gisèle Halimi) hostile à la guerre d’Algérie. Elles échouent à prendre la force d’un symbole capable d’énoncer la rupture attendue avec toutes les vieilles carences de la France face aux responsabilités évidentes de ses politiques passées.
Une construction mémorielle bâtie à l’économie sur un socle aux fondements déséquilibrés peine ainsi très logiquement à s’élever à la hauteur des exigences de l’Histoire. Et c’est très dommage !
(*) François Burgat : Politologue - Aix en Provence
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