AA – Istanbul – Ferhat Polat
L'Union européenne (UE) a lancé [1] une nouvelle mission navale en mer Méditerranée pour faire respecter l'embargo sur les armes imposé par les Nations unies (ONU) à la Libye, et par conséquent ouvrir la voie à un dialogue politique pour négocier un règlement politique à long terme en Libye.
Une précédente mission navale, connue sous le nom de Sophia, a été arrêtée [2] car des pays, dont l'Italie et l'Autriche, ont fait valoir qu'elle agissait comme un "facteur d'attraction" pour les réfugiés. Ces pays ont affirmé que cela encourageait les migrants qui tentaient d'atteindre l'Europe via la Libye à voyager par la mer dans l'espoir d'être secourus.
Le général à la retraite, Khalifa Haftar, qui contrôle une grande partie de l'est et commande la soi-disant "Armée nationale libyenne" (LNA), est le plus grand bénéficiaire de livraisons illégales d'armes, qui lui sont fournies par voies terrestre, maritime et aérienne.
Haftar et son auto-proclamé LNA ont annoncé en décembre 2019 qu'une "bataille décisive" [3] avait été lancée pour capturer la capitale Tripoli du gouvernement internationalement reconnu, le gouvernement d'entente nationale (GNA). Cette dernière offensive est intervenue dix mois après une précédente attaque militaire visant à s'emparer de la capitale. L'offensive de Haftar est soutenue par des puissances étrangères par le biais de livraisons d'armes et de déploiement de matériel militaire ainsi que de mercenaires en Libye. En conséquence, les combats se sont intensifiés en Libye, nuisant gravement au processus de réconciliation nationale.
L'UE fait mine officiellement soutenir le gouvernement reconnu par l'ONU [4], et basé à Tripoli. Cependant, la France, dans le même temps, mène une politique de déstabilisation en Libye. Jusqu'à présent, la position de la France vis-à-vis des deux principales factions en Libye a souffert d'une oscillation extrême. Tout en exprimant son soutien au gouvernement reconnu par l'ONU, le gouvernement français s'attèle à renforcer les capacités militaires et de renseignement de Haftar. Une telle stratégie subversive affaiblit l’influence de l’UE en Libye.
L'UE s'efforce de mettre en œuvre l'embargo sur les armes, mais ces efforts ont lamentablement échoué jusqu'à présent; certains pays, dont les Émirats arabes unis (ÉAU), la Russie, la France et l'Égypte, ayant accru leur soutien à Haftar - malgré l'embargo sur les armes imposé par l'ONU [5].
La réunion de Munich [6] a suivi celle organisée par l'Allemagne à Berlin [7] alors qu'elle tentait d'endiguer le conflit, en s'appuyant sur les efforts de l'ONU pour parvenir à un cessez-le-feu, désarmer les milices et lancer de nouvelles mesures de développement économique. Cependant, les progrès dépendent de la prévention des flux d'armes vers la Libye, et cela ne s'est pas encore produit. Le lancement d'un nouvel effort concerté axé sur l'application de l'embargo sur les armes imposé par l'ONU en Libye pourrait ne pas empêcher le transfert d'armes vers la Libye, car un certain nombre de pays fournissent une assistance militaire importante à Haftar par voie aérienne, ainsi que les Émirats arabes unis l'ont fait en utilisant les espaces aériens saoudiens et égyptiens.
Le groupe d'experts de l'ONU [8], qui rend compte des violations de l'embargo sur les armes imposé par les Nations Unies à la Libye, a rapporté que les forces de Haftar avaient reçu des avions ainsi que des véhicules militaires des ÉAU [9]. Les Émirats ont même établi une base aérienne à Al Khadim [10] - près de la ville de Marj, dans le nord-est de la Libye, et près du quartier général de Haftar à el Rajma -, qui est capable d'accueillir des avions modernes, comme le F-16, le Mirage-2000, et le Rafale.
En outre, selon certains rapports [11], les Émirats arabes unis ont livré plus de 3 000 tonnes de matériel militaire aux forces de Haftar au cours des semaines passées. On pense également [12] que des efforts sont en cours pour augmenter le nombre de personnel émirati en Libye dans le soutien à l'offensive de Haftar contre le gouvernement internationalement reconnu.
Le ministre des Affaires étrangères du gouvernement libyen soutenu par l'ONU, Mohammed Siyala a indiqué [13] qu'une nouvelle mission navale pourrait être inefficace pour faire respecter l'embargo sur les armes imposé par l'ONU à la Libye, si la nouvelle mission se concentre uniquement sur la surveillance maritime et ferme les yeux sur les armes fournies à Haftar via l'espace aérien et les frontières orientales.
Un embargo strict sur les armes est considéré comme une étape essentielle pour instaurer une paix et une stabilité durables en Libye, où le gouvernement de Tripoli, soutenu par l'ONU, est attaqué par les forces du général à la retraite, Haftar. L'UE prétend être la plus fidèle partisane du processus de paix mené par l'ONU, mais en termes pratiques, peu de pays ont fourni une assistance tangible au gouvernement soutenu par l'ONU jusqu'à présent. La Turquie est l'un des pays se tenant du côté de la légitimité, et les dirigeants turcs soutiennent le gouvernement sur les plans diplomatique, politique, économique et sécuritaire.
Du point de vue des ambitions, la nouvelle mission vise à arrêter le flux d'armes vers la Libye. Cependant, si l'on considère le littoral libyen de plus de 1 700 km, il est, en pratique, impossible de mettre en place un mécanisme de surveillance. En outre, certains pays, comme les ÉAU, envoient leur soutien par voie aérienne et terrestre via l'Égypte, qui est un autre soutien clé de Haftar.
Par conséquent, en termes pratiques, la seule entité qui sera affectée par cette mesure mal conçue est le gouvernement légitime, tandis que les forces anti-gouvernementales criminelles continueront très probablement à recevoir des fournitures régulières d'armes et ne risquent nullement d'être soumises à des interdictions par l'UE.
En théorie, un cessez-le-feu durable en Libye a besoin d'un embargo strict sur les armes. Par conséquent, le lancement de cette nouvelle mission de l’UE pourrait être considéré à première vue comme un signe de l’engagement de l’UE envers le processus de Berlin, qui vise à stabiliser la Libye. Cependant, dans ce cas particulier, l'UE punit effectivement les victimes et récompense les criminels, contribuant ainsi simplement à perpétuer l'impunité de ces derniers.
*Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de l'Agence Anadolu.
*L'auteur est chercheur adjoint au TRT World Research Center. Il est doctorant en études nord-africaines à l'Institut d'Études arabes et islamiques d'Exeter, au Royaume-Uni, avec un accent particulier placé sur la politique étrangère turque.
L'auteur s'intéresse également à la politique des pays du Moyen-Orient ainsi qu'à leur influence, en Afrique du Nord, notamment en ce qui concerne le potentiel de renforcement des partenariats économiques, politiques et sociaux.
Notes :
[1] https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2020/03/31/eu-launches-operation-irini-to-enforce-libya-arms-embargo/
[2] https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-03-26/eu-diplomats-reach-deal-on-naval-mission-to-patrol-libya-embargo
[3] https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/haftar-closes-in-on-tripoli-where-is-the-international-community/
[4] https://www.dw.com/cda/en/opinion-germany-shares-blame-for-libyas-unrest/a-48257351
[5] https://www.un.org/press/en/2019/sc13832.doc.htm
[6] https://www.euronews.com/2020/02/16/ministers-push-for-peace-in-libya-at-munich-security-conference
[7] https://www.dw.com/en/berlin-libya-peace-summit-agrees-on-commitment-to-un-arms-embargo/a-52058307
[8] https://www.securitycouncilreport.org/atf/cf/%7B65BFCF9B-6D27-4E9C-8CD3-CF6E4FF96FF9%7D/S_2019_914.pdf
[9] https://www.reuters.com/article/us-libya-security/covert-emirati-support-gave-east-libyan-air-power-key-boost-u-n-report-idUSKBN1902K0
[10] https://www.ispionline.it/en/pubblicazione/forces-libyan-ground-who-who-20640?fbclid=IwAR1x3lOKh6ksy7l3Eqi8uACgGY1YjbhKdcrOvxI4gpiqZfCuQPw9061Xk2E
[11] https://www.libyaobserver.ly/news/french-sources-uae-sent-3000-tons-military-support-haftar
[12] https://twitter.com/Gerjon_/status/1234094135562457089?s=20
[13] https://www.libyaobserver.ly/inbrief/libyan-foreign-ministry-arm-flows-haftar-must-be-stopped
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