Par Adam McConnel
- L'écrivain enseigne l'histoire turque à l'Université Sabanci d'Istanbul. Il est également titulaire d'une maîtrise et d'un doctorat en histoire de la même université.
ISTANBUL (AA)
- "[La république] avait eu un commencement et aurait par conséquent une fin; et ceci a rendu crucial à la fois le problème de montrer comment elle avait vu le jour et pouvait maintenir son existence, et celui de concilier sa finalité de réaliser des valeurs universelles dans l'instabilité et le désordre circonstanciel de sa vie temporelle".
- J.G.A. Pocock, l’instant machiavélique: la pensée politique florentine et la tradition républicaine atlantique
Les élections anticipées de la Turquie, qui, à l'origine étaient prévues pour la fin de 2019 mais qui ont été avancées à juin 2018, ont finalement eu peu de surprises.
Le président Recep Erdogan a reçu 52,5% des voix, presque exactement ce que les sondages objectifs avaient indiqué pour l'ensemble de la période des deux mois de campagne.
Le Parti de la justice et du développement (AK Parti) a reçu 42,5% des votes ; un peu moins de votes que ce qu’avaient indiqué les sondages, mais toujours 20% et 10 millions de voix de plus que son plus proche concurrent. Le Parti démocratique des peuples (HDP) a été le parti inconnu, avec des sondages montrant ses votes juste sur le seuil parlementaire des10%.
Finalement, c’étaient les votes croisés du Parti populaire républicain (CHP) qui ont poussé le HDP au parlement.
L'AK Parti, conjointement avec son allié de campagne, le Parti de l'action nationaliste (MHP), aura désormais une majorité parlementaire qui devrait faciliter l'adoption d'une loi de réforme.
Mais le remplacement de la Constitution turque, désormais très amendée, et étant toujours le même document de base écrit par l'armée turque après le coup d'état de 1980, semble être hors de portée.
Pour les cinq prochaines années, la principale question parlementaire sera de savoir si l'opposition peut devenir une organisation productrice de politiques avec des plates-formes et des visions, ou si elle continuera d'exister simplement en tant que négatifs politiques déterminés à entraver les processus législatifs.
En somme, cela devrait signifier la stabilité politique et la continuité jusqu'au prochain tour des élections générales en 2023 (bien que les élections locales se toujours prévues l'année prochaine).
Cela signifie également que les orientations actuelles de la société turque continueront de se développer, ce qui devrait intéresser les spécialistes des sciences sociales et les historiens.
Conformément à ce raisonnement, les experts politiques scrutent les résultats des élections pour trouver des indices sur l'opinion publique turque.
Mais ce qui m’a le plus frappé dans les élections, c'est la prévisibilité des résultats pour quiconque qui accorde une attention particulière à la corrélation qui existe entre la sociologie et la politique.
- La sociologie est la clé de la politique turque
Depuis plusieurs années, je cherche des moyens d'expliquer les développements contemporains de la société turque d'une manière compréhensible pour les personnes qui ne vivent pas dans le pays et qui n'ont pas de connaissance directe ou détaillée de la société, de l'histoire, de la culture turques, etc.
Un moyen utile pour ce faire est à travers les comparaisons: Bien qu'il faille se montrer prudent en comparant différentes sociétés ou périodes, de telles comparaisons peuvent être révélatrices si expliquées correctement.
Un des principaux points d'achoppement consiste aux idées reçues de nombreux observateurs non-turcs qui pensent - que la Turquie était démocratique depuis le déclin de l'Empire ottoman, que les institutions étatiques turques ont toujours été modernes et comparables à celles de l'Europe ou des États-Unis et que le peuple turc contrôlait son destin et / ou ses institutions.
De telles conceptions sont en réalité fausses. Parce-que en réalité, la démocratie turque, bien que présente dans le sens basique que les élections aient été ouvertes, transparentes et libres depuis 1950, était tout de même limitée par le contrôle que l'armée turque et ses partisans maintenaient et exerçaient sur la société turque.
D’abord c’était la domination des institutions étatiques ottomanes, puis celles turques, par les bureaucrates. Plus tard c’était la domination de l'armée qui a émergé au milieu du 19ème siècle et a continué jusqu'à il y a environ dix ans, quand l'armée turque - après des interventions répétées et souvent violentes - a été retirée de la politique.
Les dix dernières années peuvent ainsi être qualifiées comme étant un conflit entre des acteurs civils élus démocratiquement (AK Parti) et des acteurs civils non élus (FETO, l'organisation terroriste Fetullah) qui voulaient exercer leur contrôle sur les institutions d’état.
L'un des principaux résultats de la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016 était certes le renforcement du contrôle démocratique des institutions étatiques turques.
Ceci est, également, la raison principale de l'efficacité dramatiquement accrue des efforts des forces de sécurité turques contre les organisations armées et violentes visant les forces de sécurité et les civils turcs.
Cette évolution se poursuivra grâce au changement du système présidentiel, à la stabilité politique continue et aux efforts renouvelés de réforme institutionnelle de l'État.
- Comparaison entre les Républiques florentine et turque
La question est toutefois de savoir : comment les observateurs étrangers qui veulent comprendre l'essence des développements politiques de la Turquie devraient-ils aborder ces événements?
Récemment, j'en suis venu à la conclusion que certains aspects de la République florentine de la Renaissance qui fut la majeure expérience de la politique républicaine dans les mondes ancien et moderne, peuvent aider les observateurs à saisir les éléments clés du développement politique en cours en Turquie.
Florence est fascinante pour de nombreuses raisons, mais l'une des plus convaincantes est que son expérience du républicanisme de guilde, qui a duré 250 ans, a anticipé à une micro- échelle de nombreuses évolutions socio-économiques qui ont rendu possibles les démocraties de masse modernes.
[L'information sur Florence ci-dessous est résumée de ‘A History of Florence’ de John M. Najemy, 1200-1575]
La vie politique de Florence a été marquée par une concurrence sociopolitique triangulaire.
Les prééminents étaient les familles de l’élite non aristocratiques de Florence. Celles-ci se présentaient elles-mêmes comme étant les optimates et elles ont acquis leur statut grâce aux opérations bancaires, au commerce et au patronage.
Les guildes, qui composaient le deuxième groupe, étaient appelées le popolo et engagées dans les diverses activités économiques qui ont fait de Florence la plus importante ville européenne de la Renaissance.
Les guildes étaient également divisées en guildes majeures et mineures.
Le dernier groupe, qui représente la masse de la population de la ville, était constitué d’ouvriers de travaux manuels travaillant dans diverses professions variant de la construction au textile.
En théorie, les guildes ont des droits égaux à la participation politique, mais en réalité, les familles d'élite et les grandes guildes dominaient et rivalisaient entre elles pour les fonctions politiques et la prise de décision (et donc aussi la répartition des richesses).
La question importante ici est que les traditions républicaines de Florence interdisaient à quiconque possédant des titres aristocratiques d'occuper des fonctions politiques, et c’est ainsi que les débats politiques de la ville avaient lieu exclusivement parmi les citoyens non aristocratiques.
Cela a été pris à l'extrême de dénoncer la noblesse d’une famille particulière, si l'un de ses membres a l'air de gagner beaucoup d'influence politique dans la ville. Cette dénonciation éliminait cette famille du mandat politique et, par conséquent, de la participation à la vie politique de la ville.
Le tournant de l'histoire politique de Florence est survenu en 1378. Cette année-là, les guildes mineures et les classes ouvrières de Florence tentèrent- en réussissant brièvement - d'affirmer leur voix et leurs droits dans la politique de la ville
L'égalité politique pour toutes les guildes de Florence a été rétablie et, en poussant l'idéologie politique plus loin que jamais auparavant, l’égalité pour les artisans et les classes ouvrières des guildes de Florence a également été établie.
Cette étape a réalisé ce que les traditions et les valeurs politiques républicaines de Florence avaient toujours suggéré - que tous les habitants de Florence aient le droit à la représentation politique - mais qui n’a, réellement, jamais été accordé à la plus grande partie de la communauté de Florence.
Les ouvriers de Florence ont été appelés Ciompi, en référence aux sabots portés par les ouvriers de l'industrie de la laine, de telle sorte que ces événements ont été connus sous le nom de la révolte des Ciompi.
Lorsque les revendications politiques des Ciompi sont devenues radicalement démocratiques, exigeant ainsi une participation à des décisions politiques équivalentes à leur présence dans la société florentine, les autres guildes les ont réprimées avec la violence de la rue.
La coalition des guildes majeures et mineures maintint alors le contrôle sur la politique florentine jusqu'en 1382, mais un précédent antidémocratique avait été établi. Après les événements de 1378, l'alliance entre les guildes majeures et mineures n’a duré que trois ans.
Les familles d'élite de Florence s'opposeraient de façon permanente à l'octroi de droits politiques aux guildes, ne faisant ainsi confiance qu'aux optimates pour prendre des décisions politiques rationnelles.
Les optimates ont finalement éliminé les guildes de la politique florentine avec le soutien des grandes guildes, qui craignait les guildes mineures et les ouvriers plus que la domination élitiste.
Ils se souviendraient par conséquent des événements de1378 avec horreur et avec un sentiment de haine de classe.
L'aversion de l'élite florentine pour toute forme d'implication non élite dans la politique de Florence conduirait pas à pas à l'oligarchie d'abord, puis à l'émergence des Médicis comme première force financière et politique de Florence dans les premières décennies du 15ème siècle.
La domination des Médicis serait une fatalité pour les traditions républicaines de Florence; un Medici finit par devenir duc de Florence dans les années 1530 puis grand-duc de Toscane dans les années 1560, marquant ainsi la fin des expériences de Florence avec les gouvernements républicains.
- Des optimates turcs
La Turquie a un contexte sociopolitique comparable sur plusieurs points à celui de Florence durant la Renaissance.
Le plus important est que l'Empire ottoman n'avait pas de noblesse héréditaire, et que même les familles provinciales puissantes qui ont émergé au 18ème siècle n'ont jamais eu le même statut que les noblesses européennes.
Quelqu'un d'aussi puissant que Muhammad Ali Pacha d'Egypte a dû déployer de grands efforts pour léguer sa position à ses enfants, par exemple.
Pour cette raison, une nouvelle élite sociopolitique a commencé à se former à mesure que les institutions étatiques ottomanes modernes ont vu le jour au milieu du 19ème siècle.
Les premiers étaient des diplomates et des bureaucrates, puis des officiers militaires, alors que l'armée ottomane se transformait lentement en une force moderne.
Au cours de l'ère des Tanzimat de 1839-1876, des intellectuels ont émergé à mesure que la société ottomane devenait progressivement plus éduquée, qu'une petite masse de lecteurs commençait à prendre forme et que la politique a été déplacée vers une sphère publique naissante.
Mais l'ère Tanzimat était aussi une époque où les élites étatiques ont pris le pouvoir de prendre des décisions politiques et d'imposer leurs idées - largement formées par des concepts européens importés tels que le positivisme - à la société ottomane.
En 1876, ces mêmes élites étatiques ont élaboré la déclaration d'une constitution ottomane, avec un parlement et des élections, sauf que ces élections n'étaient pas démocratiques et que le parlement n'avait pas de véritable pouvoir politique.
Cela est resté le cas même lorsque l'Empire ottoman s'est transformé - principalement à travers quelques changements de nom et le transfert du parlement à Ankara - en République turque dans les années 1920.
Le contrôle exercé par les élites de l'État n'a pas changé, et les idées qu'ils imposaient à la société turque restaient presque exclusivement européennes et consacrées à la construction d'un État-nation à identité turque.
Après 1950, le peuple turc a finalement fait entendre sa voix dans les décisions politiques, mais un nouveau problème s'est présenté.
Les institutions étatiques étaient toujours entre les mains des optimates de la Turquie, et elles n'avaient aucune intention de renoncer à leur accès aux ressources et aux privilèges de l'Etat.
Il en résultait des interventions militaires répétées au cours des 60 dernières années puisque la branche militaire turque des optimates a agi pour empêcher la perte du contrôle politique au profit des politiciens turcs démocratiquement élus et leurs électeurs.
Mais contrairement à ce qui s'est passé dans la République de Florence, et après l’établissement du précédent démocratique turc, les citoyens turcs ont fidèlement restitué la capacité décisionnelle à leurs politiciens choisis après ces interventions militaires.
Rétrospectivement, l'ère de 1950 à 2007 peut être considérée comme une version turque étendue de la révolution Ciompi, puisque c’est une période au cours de laquelle la masse des citoyens turcs a réalisé les idéaux démocratiques qui avaient toujours été présents dans la rhétorique politique de la République turque mais qu'ils n'avaient jamais été autorisés à en bénéficier.
La société turque, qui est restée privée de ses droits jusqu'en 1950 et incapable d'affirmer sa volonté démocratique sur les institutions étatiques jusqu'en 2007, semble être sortie victorieuse.
Et lorsqu'un autre groupe non élu, FETO, a tenté de prendre le contrôle des institutions publiques turques en juillet 2016, les citoyens turcs ont envahi les rues pour veiller à ce que leurs droits démocratiques ne leur soient plus à nouveau retirés.
Contrairement au Ciompi florentins, les masses turques ont triomphé.
Mais qu'en est-il des optimates turcs?
Leur représentant politique, le Parti républicain du peuple (CHP), a maintenu un bloc de vote de 25% pendant de nombreuses décennies, mais le passage à un système présidentiel signifie qu'ils ne peuvent plus compter sur l'influence parlementaire sur les décisions politiques et l'accès aux butins.
S'ils veulent s'engager politiquement avec le peuple turc, ils doivent maintenant développer des candidats pouvant faire appel à 50% de l'électorat. Cela signifie également qu'ils doivent développer une plate-forme politique qui offre des solutions réalistes aux problèmes rencontrés par la société turque.
La crainte des optimates turcs envers les classes inférieures ne leur a pas permis de maintenir un contrôle permanent sur les institutions étatiques turques.
Au contraire, elles se sont coupées du reste de la société turque, se rendant ainsi incapables de comprendre les changements qui prennent place dans cette société, en particulier la demande croissante pour des institutions étatiques véritablement démocratiques fournissant et des services efficaces et de la justice aux citoyens.
En d'autres termes, la République turque a pris une voie différente de celle de la République florentine. Lorsque les démunis de la Turquie ont revendiqué leurs droits démocratiques, ils ont pu maintenir leurs revendications malgré la résistance parfois violente des acteurs politiques d'élite turcs.
Plutôt que de subir une dégénérescence lente par la domination d’une famille élitiste, la Turquie, en tant que première république véritablement démocratique du monde musulman, a fait son chemin vers un avenir politique plus pluraliste, démocratique et égalitaire.
* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de l'Agence Anadolu.
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