AA/ Niamey/ Kané Illa
Boycotté par une opposition se disant discriminée, le deuxième tour de la présidentielle nigérienne (20 mars) risque d’être un «scrutin sans crédibilité» qui annoncerait probablement une crise politique, selon divers observateurs approchés par Anadolu.
Pour le constitutionnaliste Amadou Boubacar Hassane, enseignant chercheur à l’Université de Niamey, cette situation risque de créer une crise politique et institutionnelle.
«Le fait de se retirer des instances chargées d’organiser le scrutin suppose que l'opposition ne reconnaîtra pas l’issue du vote et donc le Président de la République. Ce qui risque d’amener le Niger dans une impasse politique, fondée sur l'absence de crédibilité et donc de légitimité du scrutin» a prévu le professeur nigérien, dans une déclaration à Anadolu.
Pour lui, la circonstance que le candidat de l'opposition soit derrière les barreaux, en dépit de nombre de requêtes pour sa libération provisoire, a constitué le motif principal qui a précipité cette annonce de boycott. "Les accusations de manquements, de fraudes, sont assez fréquentes en Afrique, pourtant, on ne va pas systématiquement au boycott", explique-t-il, en invoquant, notamment, l'exemple de la présidentielle togolaise de 2015.
Hama Amadou est incarcéré depuis mi-novembre dernier, date de son retour d'un exil en France après sa mise en cause dans une affaire de trafic international présumé de bébés. L'ancien président de l'Assemblée nationale a invoqué pour sa part, notamment depuis son bref exil en France, un "coup politique", destiné à l'exclure de la course à la présidentielle.
Pourtant, la Cour constitutionnelle n'avait pas invalidé sa candidature, en janvier dernier, en arguant de l'absence d'une condamnation définitive à son encontre. Ce sera le 23 mars, soit trois jours après le deuxième tour, que la Cour de cassation se prononcera sur l'opportunité d'un procès.
Soutenu par les partis de l’opposition réunis au sein de la Coalition pour l’Alternance en 2016 (COPA 2016), Hama Amadou a été transféré, la semaine dernière, à l'hôpital de Niamey, tout en restant en état d'incarcération. Son porte-parole Manan Sani a, par ailleurs, confirmé le retrait en appelant les Nigériens à ne pas prendre part au scrutin. L'opposition a également relevé des "fraudes" entachant ce scrutin, la réduction de la campagne électorale pour le second tour de 21 à 10 jours "en violation de la Constitution" ainsi que l'absence de "proclamation officielle en audience solennelle" des résultats du premier tour qui ont placé Issoufou en tête avec 48,4% des suffrages, devant l'opposant Hama Amadou (17,7%).
Pour le Professeur Issoufou Abdou, politologue et enseignant à l’Université Abdou Moumouni de Niamey, le scrutin du 20 mars n'aura de "légitimité" et de "crédibilité" qu'avec la participation du candidat de l’opposition qui doit d’abord recouvrer sa liberté.
«L’opposition n'avait rien à perdre puisque tout est scellé [en faveur de Mahamadou Issoufou]. Il lui fallait cette décision [de boycott] pour provoquer l’électrochoc. Le fait que le candidat de l’opposition soit en prison n’arrange pas les choses. Même en cas de victoire d'Issoufou, Amadou présentait toutes les garanties pour être le chef de file de la future opposition, le bon sens voudrait qu'il soit en liberté», a-t-il soutenu dans un entretien à la télévision privée Tambara.
Pour leur part, tant le parti présidentiel que la Commission électorale ont prévenu que le deuxième tour se tiendra "avec ou sans l'opposition". Si le refus de l’opposition de participer au second tour de la présidentielle ne constitue pas ainsi un obstacle à la tenue du scrutin, les craintes sont nombreuses pour ce qui arrivera après la reconduction attendue d'Issoufou.
«Le Niger peut bien basculer dans une crise post-électorale après le scrutin du 20 mars. Le pays connaît, presque systématiquement depuis l’avènement de son processus démocratique en 1990, une crise politique tous les cinq ans. Cette fois-ci encore, au regard du climat délétère qui règne, nous nous dirigeons lentement mais sûrement vers une nouvelle crise post-électorale», a confié à Anadolu un ancien ministre qui a requis l’anonymat.
Autant de sombres prémices qui ont pressé des organisations civiles nationales à appeler à la désescalade.
Dans une déclaration publiée samedi, les principales centrales syndicales du pays réunies au sein de l’Intersyndicale des travailleurs du Niger (ITN) ont demandé au Président de la République Issoufou Mahamadou, «au nom de l’intérieur supérieur de la Nation, d’engager instamment un dialogue politique avec l’opposition, afin d’éviter à notre pays un scrutin présidentiel sans crédibilité». La veille, plusieurs associations islamiques avait appelé les différents acteurs politiques au dialogue et mis en garde contre la résurgence des sentiments ethno-régionalistes dans le débat politique.
Du côté du pouvoir, les cadres du parti affirment oeuvrer pour l'apaisement, encore qu'aucune initiative concrète n'ait été prise.
«Nous continuons à croire que le dialogue est possible, la situation socio-économique de notre pays exige de toute la classe politique nigérienne la création d’un climat apaisé, serein, cordiale, en vue de poursuivre le processus électoral en cour. Nous savons que certains esprits «jusqu’aux boutisses», «les va en guerre» ne comprennent pas le sens de notre appel à l’apaisement, à la sérénité et à l’élégance dans le combat politique. Et pourtant il suffit de regarder attentivement ce qui s’est passé et qui se passe actuellement dans certains pays africains comme le Burundi (...) pour comprendre notre démarche et combien de fois la paix est précieuse ! », a écrit sur sa page Facebook Issoufou Boubacar Kado Magagi, Inspecteur général d’Etat à la Présidence de la République et membre du parti présidentiel.
Pour le reste, la campagne pour le second tour poursuit son cours tranquille. A Niamey, seul le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-TARAYYA-parti présidentiel) vibre au rythme de cette campagne. Quant au Président-candidat, il sillonne certaines localités du pays où il anime des meetings en compagnie de candidats malheureux du premier tour des leaders des partis politiques qui soutiennent sa candidature.